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Traite des femmes

Le trafic oublié des femmes irakiennes

Les femmes irakiennes réfugiées à Damas, en Syrie, se retrouvent souvent dans des situations très précaires. © UNHCR/J.Wreford
Les femmes irakiennes réfugiées à Damas, en Syrie, se retrouvent souvent dans des situations très précaires. | © UNHCR/J.Wreford

La guerre en Irak a dynamisé un trafic trop souvent ignoré: la traite et la prostitution des femmes. La précarité généralisée facilite le travail des réseaux illégaux qui recrutent des femmes pour inonder le marché du sexe. Echangées, humiliées, trompées, elles se retrouvent prisonnières au Kurdistan ou à Dubaï.

Afin de ne pas mourir de faim, de subvenir aux besoins de leurs familles, certaines femmes se vendent en Irak ou dans les pays du Proche-Orient ou, pire, sont échangées par leurs familles à des trafiquant·e·s contre la promesse d’un travail décent, ailleurs. Mais c’est l’humiliation qui les attend. La chambre de passe, les exigences du client, les violences et souvent, le sida.

Le sujet demeure tabou. Le trafic et la prostitution sont illégaux dans les pays du Golfe, qui punissent ces délits parfois même par la peine de mort. Mais encore faudrait-il que les gouvernements agissent en conséquence : on peut aisément imaginer la manne financière, en termes de tourisme, que représente l’arrivée d’étrangers venus consommer du sexe pas cher.

L’illusion de la libération américaine

En matière de féminisme, le leitmotiv américain annonçant libération et progrès après 2003 ressemble à une farce. L’invasion de l’Irak a tué tous les efforts d’émancipation, affirme Houzan Mahmoud, cofondatrice du Congrès irakien pour la liberté et membre de l’Organisation pour les droits des femmes en Irak (OWFI). Lors d’un entretien paru récemment dans Gauchebdo, elle affirmait que l’occupation et les attaques terroristes ont encore péjoré la situation des femmes irakiennes : «Quand elles sortent dans la rue, elles ne sont jamais sûres de revenir saines et sauves à la maison. » Elle accuse aussi les Américains, qui « entretiennent la précarité totale des femmes». La militante soutient qu’elles sont « souvent violentées ou abusées sexuellement, quelques fois torturées par les soldats US ».

Et si les Irakiennes sont maltraitées par certains soldats américains, les groupes islamistes semblent profiter de leur mainmise sur la société pour détruire tout semblant de liberté. « La présence des troupes d’occupation en Irak offre une justification […] aux groupes terroristes islamistes. Ils tuent des gens en prétendant lutter contre l’occupant. En réalité, ils […] veulent seulement imposer leurs propres règles strictes à toute la population irakienne et aux femmes », déclare Houzan Mahmoud. Ces dernières n’ont rien à espérer de leur nouvelle Constitution, promulguée en 2000 avec l’aide du gouvernement américain : elle est basée sur la charia, le droit islamique.

Espoirs d’une vie meilleure

Face au désastre économique, certaines sont prêtes à accepter n’importe quel emploi en apparence décent à l’étranger ou sont vendues à des trafiquants déguisés en recruteurs par des familles naïves qui croient leur offrir une vie meilleure. L’histoire de Mariam, seize ans, relatée par l’agence IRIN (agence de nouvelles et d’informations de l’ONU), est typique. Vendue par son père comme domestique à Dubaï, elle est alors forcée de se prostituer. La jeune fille a réussi à s’échapper et à retourner chez elle, à Bagdad. Elle a eu beaucoup de chance : l’Organisation pour la liberté des femmes, une organisation non gouvernementale, estime qu’au moins trois mille cinq cents Irakiennes ont subi le même sort depuis le début de l’invasion américaine en 2003. Mais elles ont disparu sans laisser de traces. La situation n’était guère plus reluisante sous Saddam Hussein. En 1999, le dictateur avait lancé ses forces paramilitaires pour démanteler les réseaux de prostitution. Une loi avait alors été instaurée pour lutter contre le trafic : elle stipule que toute femme en dessous de quarante-cinq ans, si elle souhaite voyager en dehors du pays, doit être accompagnée d’un homme de sa famille. Un obstacle terrible pour celles qui ont perdu fils, frères ou mari et cherchent maintenant à fuir à l’étranger.

Un dollar la passe

«Pour un dollar, vous pouvez avoir une prostituée pour une heure. » Le soldat américain cité par l’agence IRIN se vantait, en 2005, des tarifs dérisoires dont il profitait. Actuellement, les trafiquant·e·s vendent les femmes au Kurdistan ou à Dubaï, devenus les plaques tournantes de la prostitution de la région, en les faisant passer pour des domestiques, des cuisinières, des employées : la façade utilisée pour cacher leur triste business marche fort bien. David Phinney racontait récemment dans le Chicago Tribune comment les femmes sont introduites par une société koweitienne sur le site de l’ambassade américaine. On y cache des bordels, transformés en restaurants ou salons de coiffure.

Suicide social

Les clients sont rois en Syrie, pays qui accueille le plus grand nombre de réfugié·e·s irakien·ne·s au monde. Les Arabes de la région viennent se divertir dans les night-clubs de Damas, une destination très attirante pour la prostitution. La Syrie a en effet interdit aux Irakien·ne·s de travailler et ne leur accorde aucune aide financière, craignant que les exilé·e·s ne cherchent à rester dans le pays. Pour faire vivre leurs familles, certaines Irakiennes sont donc prêtes à se vendre pour un prix dérisoire. Et dans l’ombre, les services de renseignements syriens veillent à ce que le silence soit fait sur ce sale trafic.

Cette exploitation sexuelle fait l’objet de plusieurs rapports des agences internationales. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) collabore avec le gouvernement syrien pour rédiger une loi anti-trafic et attend des fonds pour ouvrir un refuge pour les victimes. Maria Rumman, cheffe de mission pour l’OIM, précise cependant n’avoir reçu « aucune réponse des donateurs, y compris les Etats-Unis, depuis un an ».

En subissant la prostitution, certaines Irakiennes ont peut-être troqué leur corps contre la survie. La leur, parfois aussi celle de leur famille. Mais dans les sociétés arabes, se prostituer revient à se suicider socialement : leur honneur sali, elles n’ont aucune chance de se réintégrer. Le bonheur et la liberté promises par George W. Bush au peuple irakien semblent décidément bien loin.

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°53, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2008.

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