De nouvelles formes de torture
Certains Etats tentent de redéfinir la notion de torture et de dire que des traitements comme l’isolement prolongé ou les «manipulations sensorielles» ne constituent pas des actes de torture. Or, ces méthodes peuvent avoir de terribles séquelles pour les victimes.
- Le Canado-syrien Abdullah Almalki a été livré par les Etats-Unis à la Syrie et brutalement torturé, avant d'être relâché. | © AI
- Lui aussi Canado-syrien et victime d'un transfert extraordinaire, Maher Arar a également été libéré après de sévères tortures en Syrie. | © AI
La remise en cause, par les tenants de la «guerre contre le terrorisme», de l’interdiction de la torture et des autres traitements cruels, inhumains et dégradants, passe en particulier par la volonté de requalifier certains traitements abusifs, qui deviennent des méthodes d’interrogatoire «coercitives» – c’est-à-dire des méthodes «licites», si l’on suit leur raisonnement.
Les témoignages des personnes détenues dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme» par diverses forces armées, américaines et britanniques notamment, font état d’un certain nombre de pratiques :
- l’isolement prolongé ;
- la privation de sommeil ;
- les manipulations sensorielles (les détenu·e·s sont exposé·e·s à des lumières vives ou à de la musique tonitruante) ;
- l’humiliation à caractère sexuel ou autre ;
- l’utilisation de chiens, les simulacres d’exécution, les menaces diverses destinées à terroriser la victime ;
- la station debout, sans bouger, ou le maintien dans des positions pénibles, pendant des heures d’affilée ;
- les passages à tabac ;
- les «manipulations environnementales», qui consistent à exposer les détenu·e·s à une chaleur torride ou à un froid glacial ;
- les insultes répétées, à connotation raciste ou religieuse, présentées dans les manuels militaires américains comme des moyens de «rabaisser l’orgueil et l’ego» des individus ;
- l’utilisation prolongée de menottes ;
- l’usage du sac sur la tête et du bandeau sur les yeux.
La plupart de ces méthodes ne laissent aucune cicatrice visible. Toutes peuvent pourtant avoir de terribles séquelles pour les victimes.
Toutes les formes de torture et de mauvais traitements constituent des agressions contre l’identité et l’humanité de l’individu. Elles peuvent également avoir de graves effets à long terme sur la santé des victimes. Parmi les symptômes couramment ressentis figurent :
- les états anxieux ;
- les dépressions ;
- l’irritabilité ;
- les sentiments de honte et d’humiliation ;
- les pertes de mémoire ;
- une perte de la capacité à se concentrer ;
- des maux de tête ;
- des troubles du sommeil et des cauchemars ;
- une émotivité exacerbée ;
- des troubles divers (maux de ventre, problèmes respiratoires ou cardiaques, etc.) ;
- des troubles de la sexualité ;
- des problèmes d’amnésie ;
- des automutilations ;
- l’obsession suicidaire ;
- l’isolement dû à l’exclusion sociale.
Tous ces symptômes ont été observés chez des détenu·e·s qui avaient été interrogé·e·s dans des centres de détention administrés par les autorités américaines, en Afghanistan, en Irak et sur la base de Guantánamo. Ainsi, selon un rapport du CICR concernant la prison d’Abou Ghraib, rédigé en février 2004 et diffusé grâce à des fuites, les détenu·e·s présentaient «des signes de difficulté de concentration, des problèmes de mémoire, des difficultés au niveau de l’expression verbale et de la cohérence du discours, des réactions d’angoisse aiguë, des troubles du comportement et des tendances suicidaires». Ce rapport indiquait que «ces symptômes étaient apparemment la conséquence des méthodes employées lors des interrogatoires et de la durée de ceux-ci».
Selon un porte-parole de l’armée américaine, il y aurait eu à Guantánamo 350 actes d’automutilation pour la seule année 2003. Au Royaume-Uni, les psychiatres qui ont examiné les personnes détenues au titre de la législation antiterroriste ont relevé chez elles «de nombreux symptômes de dépression et d’angoisse [...], un niveau élevé de conceptualisation du suicide [le suicide est imaginé, planifié, envisagé] et des tentatives d’automutilation». Le Collège royal des psychiatres a estimé en janvier 2005 que «la détention pour une période indéterminée, l’absence de toute procédure légale normale et légitime et le sentiment d’impuissance qu’elle entraîne risquent fort de susciter une détérioration sensible de l’état de santé mental des détenus».
L’impact de la torture et des autres mauvais traitements varie selon les individus, à court comme à long terme. Les souffrances infligées touchent également la famille de la victime. Les proches de celle-ci éprouvent souvent un sentiment de crainte, de perte, de danger ou de vulnérabilité, lorsqu’un être aimé est emprisonné et maltraité. La famille souffre également des éventuelles modifications du comportement de ce dernier, lorsqu’il recouvre la liberté.
Il est facile de comprendre que certaines méthodes d’interrogatoire sont condamnables, par exemple, lorsqu’elles infligent une vive douleur et qu’elles peuvent avoir des conséquences graves et durables. Tout le monde sait que les coups font mal. Il est facile d’imaginer la douleur que l’on ressent quand on est obligé de rester accroupi (ou dans d’autres positions pénibles) pendant des heures. Il n’est pas non plus très compliqué d’imaginer l’angoisse que peuvent éprouver des détenus qui se trouvent privés de nourriture, d’eau ou de soins médicaux. D’autres méthodes ont cependant une action exclusivement psychologique. Elles visent à briser la capacité de résistance du prisonnier face aux exigences de celui ou de celle qui mène l’interrogatoire, en suscitant chez lui la peur et en anéantissant la conscience qu’il a de lui-même et le sentiment de sécurité qu’il peut éprouver.

