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Les vols secrets de la CIA

Cet avion photographié à Genève a servi à transférer des personnes contre leur gré et en violation du droit international. © Jean-Luc Altherr
Cet avion photographié à Genève a servi à transférer des personnes contre leur gré et en violation du droit international. | © Jean-Luc Altherr

Durant les années de présidence de George W. Bush, la CIA kidnappait des personnes «suspectées de terrorisme» et les transportait par le biais de «restitutions» extraordinaires dans des Etats comme l’Egypte et la Syrie, où elles ont été torturées et maltraitées. Un rapport d’Amnesty International prouve que les services secrets européens ont aussi collaboré à ces pratiques.

Le soir du 18 décembre 2001, un avion de type Gulfstream V immatriculé N379P a décollé de l’aéroport Bromma à Stockholm et pris la direction du Caire. A bord se trouvaient les deux requérants d’asile égyptiens Ahmed Agiza et Mohammed Al-Zery. La police suédoise les avait remis à des agent·e·s de la CIA en toute illégalité. Les prisonniers ont reçu une piqûre anesthésiante, ont été habillés de combinaisons orange, une cagoule sur la tête et pieds et mains menottés. Un policier a décrit plus tard l’action de la CIA comme extrêmement professionnelle: «Il était évident qu’ils ne faisaient pas ces gestes pour la première fois.» En Egypte, les deux requérants ont été brutalement torturés, avec des décharges électriques et des coups, pendant des mois.

Ces faits et bien d'autres sont présentés par Amnesty International dans le rapport publié en juin 2006 (Partners in Crime: Europe's role in US renditions, AI Index: EUR 01/008/2006). Il prouve que les services secrets européens ont collaboré avec les Etats-Unis dans le cadre des «restitutions» extraordinaires.

Ahmed Agiza et Mohammed Al-Zery sont les victimes de ce qu’on appelle les «renditions», les «restitutions» extraordinaires. Amnesty International estime que, depuis le 11 septembre 2001, plusieurs centaines de personnes ont été transportées illégalement dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme». Dans un rapport publié en avril 2006 (Etats-Unis: Hors de portée des radars: vols secrets, torture et «disparition»; Index AI: AMR 51/051/2006), l’organisation décrit en détail ce programme mis en place par la CIA.

Un système ingénieux

Les services secrets américains ont développé un système ingénieux pour transférer incognito des détenu·e·s d’une prison à une autre ou dans des Etats tiers. Ils ont fondé des sociétés écran, pour camoufler les «restitutions» extraordinaires. Les vols du Gulfstream V N379P ont été exécutés par l’entreprise Premier Executive Transport, qui n’existe que sur le papier. Amnesty International a recensé et analysé plus de mille vols dans l’espace aérien européen entre 2001 et 2005, avec des avions qui n’ont apparemment été utilisés que par la CIA.
Ces vols ont souvent conduit vers des pays qui sont connus pour leurs méthodes de torture, comme la Syrie, l’Egypte ou la Jordanie. En 2005, le Premier Ministre égyptien a admis que les Etats-Unis avaient transféré septante «suspects de terrorisme» dans son pays. En février 2003, la CIA avait enlevé l’Egyptien Abou Omar à Milan et l’avait transféré en Egypte via l’Allemagne.

Atterrissages en Suisse

La Suisse a aussi été touchée par les vols illégaux de la CIA, tant par des survols que par des atterrissages à Genève et Zurich. Le Gulfstream V N379P, aussi immatriculé N8068V, a atterri deux fois à Genève. On ignore qui était à bord de cet avion surnommé le «Guantánamo Express» (il a décollé et atterri 114 fois dans l’île cubaine) lors de ses escales en Suisse. L’avion qui a servi à transporter Abou Omar, le Gulfstream IV N85VM, a lui aussi atterri à Genève et Zurich. Là encore, on ne connaît ni sa destination, ni ses passagers.
Les Etats européens étaient bien plus impliqués dans les «restitutions» qu’ils ne l’ont admis : Ahmed Agiza et Mohammed Al-Zery ont par exemple été transférés avec l’aide des services secrets suédois. Le gouvernement suédois a demandé – et obtenu – une garantie que les deux Egyptiens ne seraient pas torturés. Et bien que l’ambassadeur suédois en Egypte ait été informé par les détenus des tortures subies, le gouvernement suédois a prétendu, tant devant le Comité contre la torture de l’ONU que devant le Parlement suédois, que ces hommes ne s’étaient pas plaints de tortures.
Il n’existe aujourd’hui plus de trace de nombreuses personnes «restituées». L’histoire d’Ahmed Agiza et de Mohammed Al-Zery, elle, est connue. Le premier a été condamné lors d’un procès express par un tribunal militaire égyptien à quinze ans de prison. Le second a été relâché en novembre 2003, sans aucune charge retenue contre lui.

Juin 2006

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