Opinion Les mensonges de Shell

Opinion signée par Manon Schick, directrice de la Section suisse d’Amnesty International, parue le 10 novembre 2015 dans le journal 24 Heures.

Manon Schick, directrice d’Amnesty International Suisse. © Valérie Chételat C’était il y a vingt ans jour pour jour. Le 10 novembre 1995, le défenseur de l'environnement et écrivain ogoni Ken Saro-Wiwa était exécuté au Nigéria. Il avait mené une campagne sans relâche contre les dommages causés par l'industrie pétrolière dans le delta du Niger. Accusé d’incitation au meurtre, condamné dans le cadre d’un procès inéquitable, il a été pendu en même temps que huit autres leaders indigènes.

 Ce que dénonçait Ken Saro-Wiwa, la pollution des terres de son peuple, est aujourd’hui encore et toujours réalité. Cette région du Nigéria appelée le delta du Niger, est la première région productrice de pétrole en Afrique. Shell est la plus grande compagnie pétrolière internationale sur place. Elle gère environ 50 champs de pétrole et 5 000 kilomètres d'oléoducs, pour la plupart vieillissants et mal entretenus. Selon les chiffres du géant pétrolier, 1 693 fuites d'hydrocarbures ont eu lieu depuis 2007. Toutefois, les chiffres réels sont sans doute bien plus élevés.

En 2011, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a dénoncé l’étendue de la contamination causée par les déversements des oléoducs de Shell en pays ogoni, une partie du delta du Niger. Le PNUE a affirmé que les dégâts causés à l'environnement et aux habitant·e·s étaient aggravés par le fait que la compagnie n’avait pas nettoyé correctement les sites touchés. Shell a promis de nettoyer les sites.

Pourtant, des investigations menées sur quatre de ces sites par Amnesty International et une organisation nigériane, le Centre pour l’environnement, les droits humains et le développement, ont établi que la contamination était toujours présente en 2015, alors que Shell affirme avoir nettoyé les sites.

L’un des sous-traitants embauchés par Shell pour effectuer ce travail a expliqué que les efforts de nettoyage restaient superficiels : « C'est simplement une dissimulation. Si vous creusez quelques mètres, vous trouvez du pétrole. Nous avons juste creusé et enlevé la terre, et puis nous avons tout recouvert. »

Dans les pays en développement, certaines entreprises se comportent de façon inacceptable : elles causent des violations des droits humains ou des pollutions graves et refusent d’en assumer la responsabilité. En Suisse aussi, le cadre légal actuel est insuffisant pour permettre de poursuivre les multinationales qui commettent de tels abus.

C’est pourquoi plus de 70 œuvres d’entraide et organisations de défense des droits humains et de l’environnement ont lancé une initiative populaire : nous voulons que les entreprises dont le siège principal est en Suisse puissent être tenues pour responsables des activités problématiques de leurs filiales à l’étranger. Il n’y a pas de raison de tolérer que les multinationales soient au-dessus des lois.