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Opinion L’interdiction du burkini : anachronique et dangereuse

Opinion signée par Manon Schick, directrice de la Section suisse d’Amnesty International, parue le 30 août 2016 dans le journal 24 Heures.
Le burkini est à la une de l’agenda politique en France. Plusieurs municipalités, notamment les cités balnéaires les plus courues, ont proscrit le vêtement pendant l’été. Et les politiques se sont emparées de la question sans scrupules dans un pays meurtri par les attentats.

Le Premier ministre Manuel Valls a qualifié le burkini de « projet de contre-société fondé sur l’asservissement de la femme », tandis que Nicolas Sarkozy en a fait un thème de campagne présidentielle.  Après avoir été saisi par des organisations de défense des droits humains pour statuer sur la question, le Conseil d’État a heureusement suspendu l’arrêté anti-burkini de Villeneuve-Loubet. Le cas de cette mairie des Alpes maritimes devait faire jurisprudence, mais plusieurs maires ont décidé de maintenir leur arrêté contre le vêtement de plage.

Interdire à quelqu’un de montrer publiquement son appartenance religieuse est une atteinte à la liberté d’expression et à la liberté de religion. Les décrets réglementant les tenues de bains sont basés sur des stéréotypes négatifs et discriminatoires. Leur application a de surcroit entraîné des violences et un traitement dégradant pour les femmes musulmanes. Une nouvelle interdiction, après celle de la burqa en 2010, d’un vêtement porté par une infime minorité de musulmanes, stigmatiserait d’avantage encore les musulmans de France en amalgamant leur religion avec un traitement rétrograde généralisé de la femme.

Après les attentats de Paris et de Nice, qui ont profondément traumatisé les Français, y compris d’ailleurs les Français musulmans, on peut comprendre que beaucoup d’entre eux se crispent face à des signes religieux qui peuvent évoquer un islam radical. Mais il suffit de se représenter mentalement les populations de grands pays d’immigration comme la France et l’Angleterre, en particulier leurs métropoles bigarrées, pour comprendre qu’empêcher l’expression d’identités religieuses au nom de la laïcité est anachronique et infondé. Dans nos sociétés multiculturelles, la laïcité doit garantir un discours étatique neutre tout en permettant l’expression des différentes identités qui les composent.

La France, compte près de six millions de musulmans, soit la plus importante communauté musulmane d’Europe. Ils ont construit la France d’aujourd’hui et dessinent son avenir au même titre que leurs compatriotes chrétiens ou juifs. Vouloir continuellement empêcher des formes d’expression de leur religion dans l’espace public est un combat vain et dangereux, qui ne fait que favoriser un climat propice à l’émergence de nouveaux candidats djihadistes.

Plutôt que de distraire l’opinion avec des polémiques qui font la risée de la France à l’étranger, les politiques feraient mieux de définir de vrais programmes pour lutter contre les inégalités sociales que les musulmans subissent de plein fouet.