Opinion Qui veut des habits cousus par des enfants vaudois?

Opinion signée par Manon Schick, directrice de la Section suisse d’Amnesty International, parue le 11 octobre 2016 dans le journal 24 Heures.
Deux de mes neveux ont été adoptés au Cambodge. Ici, ils vont à l’école. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que s’ils étaient restés dans leur pays, ils seraient peut-être, comme des millions d’enfants dans le monde, forcés à travailler, en train de coudre les chaussures ou les habits que j’achète dans les magasins lausannois.

Je ne veux pas que le cacao, contenu dans le chocolat que je mange, soit récolté par des enfants en Côte d’Ivoire. Je ne veux pas que la production de mon téléphone portable expose des travailleurs chinois à des produits hautement toxiques et mortels. Mais faire des achats responsables est devenu de nos jours un véritable casse-tête. Je voudrais simplement que les entreprises suisses prennent des mesures pour éviter que leurs filiales à l’étranger commettent des violations des droits humains et polluent l’environnement. Cela nous faciliterait la vie à tous.

La population suisse va pouvoir se prononcer sur cette question. En effet, l’initiative pour des multinationales responsables, soutenue par 80 organisations, a formellement abouti: 120'000 signatures validées ont été déposées hier à la Chancellerie fédérale.

Nous voulons des règles contraignantes pour les multinationales qui ont leur siège en Suisse, car dans ce domaine, il ne suffit pas de faire preuve de bonne volonté. Dans une étude publiée en avril, Pain pour le prochain et Action de Carême ont analysé les politiques des droits humains des 200 plus grandes entreprises suisses et constaté que 61% d’entre elles n’ont ni code de conduite, ni politique sur le respect des droits humains, ou qu’elles ne communiquent rien à ce sujet. Les engagements volontaires sont certes louables, mais insuffisants. Il faut des règles qui s’appliquent à toutes les firmes.

Notre initiative demande une obligation pour les sociétés d’analyser les risques d’atteintes aux droits humains et à l’environnement liées à leurs activités et celles de leurs sous-traitants, de prendre des mesures pour y remédier et d’en rendre compte. Les multinationales qui prennent des mesures pour minimiser les risques découlant de leurs activités n’ont donc rien à craindre de notre proposition.

Des patrons d’entreprises suisses ont d’ailleurs choisi de nous soutenir publiquement. Car comme le dit l’un d’entre eux: «Toutes les entreprises sont gagnantes si aucune d’entre elles ne fait de profit au détriment de l’humain et de l’environnement.» Il en va de la réputation de la qualité suisse. Et franchement, est-ce que nous voulons tolérer que des firmes se comportent à l’étranger d’une façon que nous n’accepterions pas en Suisse? Jamais nous ne permettrions qu’elles aient recours au travail des enfants vaudois ou qu’elles déversent leurs déchets toxiques dans la Venoge! Alors pourquoi pourraient-elles le faire ailleurs sur cette planète?