Au nom de la sécurité, les autorités mettent en place une surveillance de masse préventive, contraire au respect de la sphère privée. © Max Savychau
Au nom de la sécurité, les autorités mettent en place une surveillance de masse préventive, contraire au respect de la sphère privée. © Max Savychau

Opinion Surveillance de masse: vers un capitalisme sans liberté?

Opinion signée Nadia Boehlen, Porte-parole de la Section suisse d’Amnesty International, parue le 12 juillet dans le journal le Courrier
Les lois de «surveillance» constituent une atteinte disproportionnée au respect de la sphère privée, sans que leur efficacité soit démontrée.

J’ai grandi au temps du capitalisme triomphant. Les brushings de JR, Bobby et Sue Ellen débarquaient sur les écrans des chaînes francophones. Dallas représentait la vacuité d’existences versées dans l’argent du pétrole. Nous nous en distancions dans un mélange de fascination et de dégoût. Le culte du profit et la croissance économique étaient érigés en modèle de société. Mais les pays occidentaux, berceau du capitalisme, incarnaient aussi un monde libre qui garantissait les droits civils et politiques. Face à un bloc communiste où les polices secrètes, dont les tristement emblématiques KGB et Stasi, scrutaient l’existence de chaque citoyen, l’Ouest brandissait le droit à la vie privée et les libertés publiques comme des valeurs indissociablement liées à l’esprit mercantile.

Mais le communisme s’est effondré sans crier gare. Bientôt, le monde cessait d’être bi- ou unipolaire. Les attentats du 11 septembre 2001 révélaient une nouvelle menace pour la sécurité des Etats: le terrorisme se fondant sur une interprétation radicale de l’islam. Il fallait partir en guerre contre un nouvel ennemi, qui cette fois-ci ne correspondait plus à des territoires que l’on pouvait marquer de rouge.

Au nom de la lutte contre le terrorisme, de nombreuses lois attentatoires à la liberté d’expression et au droit à la vie privée ont été adoptées, confiant notamment des pouvoirs importants de surveillance aux agences de renseignement. Or le stockage électronique de données a réduit les limites physiques induites par le papier. Les dispositifs informatiques de surveillance permettent désormais de produire une image précise de ce qu’un individu fait dans une journée.

Edward Snowden, cet ancien technicien informatique de la CIA, nous révélait les mesures de surveillance à grande échelle impliquant les Etats-Unis et le reste du monde. Nous avons crié au scandale. Puis, au nom de la lutte antiterroriste et de la sécurité, nos Etats ont adopté des dispositifs similaires.

En Suisse, la Loi fédérale sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunication (LSCPT) et celle sur le renseignement (LRens) prévoient une palette de nouvelles dispositions en matière de surveillance par les autorités. Au nom de la sécurité, nos parlementaires taillent dans nos libertés et introduisent tranquillement une forme de surveillance de masse préventive contraire au respect de la sphère privée.

Mais la liberté et la sécurité ne sont pas des vases communicants. On peut restreindre la première sans faire progresser la seconde. L’étude d’une commission mise en place par le président Barack Obama a ainsi conclu en janvier 2015 que la surveillance de masse n’a en aucun cas permis d’empêcher des attaques terroristes.

La surveillance de masse soulève des enjeux de taille. Nous nous accommodons du modèle capitaliste qui régit nos sociétés justement parce que, bon gré mal gré, il est lié à la garantie des libertés publiques. Qu’adviendrait-il si ces libertés disparaissaient?