Ankara, 16 juillet 2016. © Chris McGrath/Getty
Ankara, 16 juillet 2016. © Chris McGrath/Getty

Opinion Turquie : une accusation de terrorisme bien pratique

Opinion signée par Manon Schick, directrice de la Section suisse d’Amnesty International, parue le 8 novembre 2016 dans le journal 24 Heures.
«Terroristes». Voilà l’argument massue du ministre turc des Affaires étrangères, invité en visite en Suisse la semaine dernière, quand il s’agit d’expliquer les arrestations de journalistes. «Personne n’est intouchable. Tous les journalistes qui ont soutenu la tentative de putsch seront soumis à des poursuites judiciaires», a déclaré Mevlüt Çavusoglu lors de la conférence de presse à Berne.

L’accusation de «terrorisme» est décidément bien pratique. Elle a permis d’arrêter également une douzaine de députés du parti HDC, le parti pro-kurde, d’évincer 24 maires élus et de mener une purge au sein de l’administration, en suspendant plus de cent mille fonctionnaires : des enseignants, policiers, juges, membres de l’armée. Tous font l’objet d’une enquête pénale, et 35'000 d’entre eux sont détenus.

manon-schick.jpgContrairement à ce que prétend le ministre turc, toutes ces personnes ne peuvent pas être soupçonnées de liens avec le coup d’État. Le gouvernement Erdogan exploite l’état d’urgence pour tenter de réduire au silence toutes les voix dissidentes ou critiques en Turquie. Il en a aussi profité pour justifier la suspension de l’accès aux réseaux sociaux comme Facebook ou WhatsApp, à intervalles réguliers ces derniers mois.

Il s’agit d’un abus de pouvoir flagrant, qui bafoue la liberté d’expression. Les fermetures de médias ont permis aux autorités turques de transformer le paysage médiatique jadis foisonnant en une friche. Chaque journaliste qui critiquerait le gouvernement peut légitimement redouter de finir en prison.

Si l’état d’urgence n’est pas rapidement levé, il est à craindre que les pouvoirs discrétionnaires quasi illimités exercés par les autorités turques ne mettent gravement en péril le respect de l’état de droit en Turquie. L’Union européenne s’est certes déclarée «extrêmement inquiète». Mais le gouvernement Erdogan est son partenaire sur les questions migratoires, celui qui doit mettre en œuvre le marchandage honteux signé en mars dernier. En échange d’une aide financière de six milliards d’euros et de concessions politiques de la part de l’UE, la Turquie avait accepté de reprendre tous les migrants qui atteindraient les îles grecques de manière illégale. Les dirigeants européens vont-ils enfin remettre en cause cet accord et condamner fermement le règne de l’arbitraire aux portes de l’Europe ?