© Amnesty International
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Opinion Voyage mis en scène en Erythrée

Opinion signée par Manon Schick, directrice de la Section suisse d’Amnesty International, parue le 16 février 2016 dans le journal 24 Heures.
Des parlementaires suisses se sont rendus la semaine passée en Érythrée. Un voyage très controversé et entièrement orchestré par le régime érythréen.

J’irais aussi volontiers en Erythrée pour me faire une idée de la situation. Mais à l’inverse de Claude Béglé, conseiller national PDC, et d’autres parlementaires alémaniques, je n’ai pas été invitée à ce voyage organisé la semaine dernière. Normal : le gouvernement affiche une franche hostilité à l’égard de toute surveillance de la situation des droits humains en Érythrée.

La rapporteuse spéciale de l’ONU sur l’Érythrée, la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, et les organisations indépendantes comme Amnesty International se voient depuis des années refuser l’entrée sur le territoire érythréen. Même le CICR, qui peut certes y entrer, n’a pas accès aux prisons. Le gouvernement érythréen aurait-il quelque chose à cacher ?

La réponse est malheureusement oui. Et c’est fort dommage que nos politiciens en voyage sur place se soient laissé convaincre par cette mise en scène dont le gouvernement érythréen est coutumier. Dans le cadre d’une visite organisée par le consul d’Erythrée en Suisse, qui est aussi le président du Comité suisse de soutien à ce pays, il était évidemment prévisible que nos politiciens allaient rencontrer essentiellement des personnes qui défendent l’avis du gouvernement. Ils y ont d’ailleurs vu un pays «en train de s’ouvrir» ou ont même souligné que «ce n’est pas l’enfer que l’on croit».

Ouverture ? Un petit rappel s’impose. Plus de 200 centres de détention existent à travers le pays, dans lesquels sont détenues des milliers de personnes, sans procès ni jugement, uniquement en raison de leur religion ou de leur opposition au service militaire à durée illimitée. Les conditions de détention sont épouvantables et la torture y est monnaie courante.

Les membres de l’église évangélique, non reconnue par l’État, sont particulièrement visés par les arrestations arbitraires. Près de 2000 chrétiens et 28 pasteurs sont en prison. Kiflu Gebremeskel est l’un d’eux. Pasteur de l’une des principales églises pentecôtistes en Erythrée, il a été arrêté en 2004. Il n’a jamais été inculpé d’un crime, ni été amené devant un tribunal. Depuis son arrestation il y a quatorze ans, il n’a jamais pu recevoir la visite de sa femme et de ses quatre enfants.

Cet exemple, ainsi que des dizaines d’autres, figure dans le rapport de 50 pages que nous avons envoyé aux parlementaires avant leur voyage, en leur recommandant de demander à avoir accès à des centres de détention. Ils l’ont demandé, mais n’ont pas reçu l’autorisation. Rien d’étonnant à cela.

Rien d’étonnant non plus au fait que plus de 3000 Erythréens prennent la fuite chaque mois et s’exposent à un voyage épouvantable à travers le désert du Sinaï, où ils risquent l’enlèvement, la torture et la mort. Nos parlementaires, eux, sont rentrés en avion.