Opinion Apartheid birman

Opinion signée par Manon Schick, directrice d’Amnesty International Suisse, parue dans L'Express, le 22 novembre 2017.
Les Rohingyas du Myanmar sont parqués dans des villages et privés de droits fondamentaux comme l'accès aux soins ou à l'éducation... Pour Manon Schick, directrice d'Amnesty Suisse, cette politique inhumaine cautionnée par les autorités est tout à fait comparable à l'apartheid qu'a connu l'Afrique du Sud.

Apartheid. Pour les gens de mon âge, qui se sont mobilisés contre le régime raciste en Afrique du Sud, ce mot semblait appartenir au passé. Malgré tout, la ségrégation contre une population pour des motifs ethniques ou religieux existe encore aujourd’hui sur notre planète. En Birmanie.

L’espoir était pourtant de mise avec la fin de la résidence surveillée de la lauréate du prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi. Mais les racines de la discrimination contre la minorité musulmane des Rohingyas, dans ce pays très majoritairement bouddhiste, sont profondément ancrées dans la société, et ceci depuis des décennies. Une enquête de deux ans menée par mes collègues et publiée hier, révèle une discrimination systématique et cautionnée par l’État: les Rohingyas musulmans n’ont pas la possibilité de circuler librement, ils sont enfermés dans leurs villages, ils ne peuvent pas accéder à l’hôpital, et les enfants n’ont plus le droit d’être scolarisés dans les écoles auparavant mixtes. Les familles ne peuvent même plus enregistrer les naissances, ce qui prive les bébés de leur citoyenneté. Un seul terme peut qualifier cette politique: l’apartheid.

Cette discrimination s’accompagne d’un discours haineux particulièrement féroce, qui est mis en évidence par le réalisateur suisse Barbet Schroeder dans son film «Le vénérable W.». Ce film, présenté en avant-première ce samedi à Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds en présence de son auteur, dresse le portrait effrayant d’un moine bouddhiste extrémiste et documente ses appels à la haine contre les musulmans. Partir à la rencontre de ce «vénérable», c’est se retrouver au cœur du racisme et observer comment des paroles engendrent la violence et la destruction.

Depuis que Barbet Schroeder a terminé son film, la situation n’a fait qu’empirer. L’armée birmane s’est rendue coupable de crimes contre l’humanité, brûlant les villages, violant les femmes, forçant des centaines de milliers de personnes à fuir au Bangladesh voisin. La cheffe de l’État birman a couvert les exactions par son silence ou par des déclarations mensongères. Il est vrai qu’Aung San Suu Kyi ne contrôle pas l’armée. Mais elle aurait au moins dû dénoncer la répression et contrer le discours de haine à l’égard des Rohingyas.

La communauté internationale doit ouvrir les yeux devant ce système d’apartheid et ces crimes contre l’humanité. Il a fallu du temps avant que le monde ne condamne l’apartheid en Afrique du Sud. Combien de temps faudra-t-il avant que les Nations unies n’adoptent un embargo sur les armes à destination du Myanmar et des sanctions ciblées contre les dirigeants de l’armée birmane? Les pays donateurs, que ce soit pour l’aide au développement ou pour venir en aide aux centaines de milliers de réfugiés au Bangladesh, doivent veiller à ce que leur engagement ne les rende pas complices de ces violations. Cela vaut aussi pour la Suisse.

Avant-premières du film «Le vénérable W.»: samedi 25 novembre à 17h30 au Cinéma Scala, La Chaux-de-Fonds, et  à 20h15 au Cinéma Bio, Neuchâtel.

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