Aujourd'hui, la minorité religieuse yézidie tente de se reconstruire. © Amnesty International
Aujourd'hui, la minorité religieuse yézidie tente de se reconstruire. © Amnesty International

Opinion «Daech meurt, et nous vivons»

Opinion signée David Cornut, responsable de campagne de la Section suisse d’Amnesty International, parue dans Le 24Heures, le 26 juin 2017.
«J’ai pensé que c’était la fin pour nous», confie Bagir, le jeune avocat yézidi qui m’accompagne lors de ma mission dans la région de Dahuk, dans le Kurdistan irakien, en regardant des photos datant du 3 août 2014.

Ce jour-là, le groupe armé autoproclamé État Islamique (EI), ou Daech, entre dans le district de Sinjar, dans le nord-ouest irakien. 170'000 personnes vivent dans cette région, dont des milliers de confession yézidie, une religion minoritaire en Irak. Des «adorateurs du Diable» qui doivent être exterminés, aux yeux de l’EI.

10’000 hommes, femmes et enfants yézidis sont décapités, exécutés par balles ou enterrés vivants dans des fosses communes. Des milliers de femmes et de jeunes filles sont kidnappées, 3’000 d’entre elles sont toujours esclaves sexuelles du groupe armé. «Si j’avais eu une arme à l’époque, je me serais tuée, je le ferais encore aujourd’hui», nous a confié Shad, récemment libérée.

Face à l’ampleur des traumatismes subis par les Yézidis et d’autres minorités «impures» aux yeux de Daech, l’Irak manque cruellement de moyens. La région ne compte que six psychologues pour 540'000 réfugiés. Pourtant, des initiatives privées voient le jour. Un institut de psychologie a par exemple été créé à l’université de Dahuk par un médecin yézidi installé en Allemagne avec le soutien financier de l’État du Bade-Wurtemberg. Les étudiants de l’institut traitent et accompagnent des survivants le temps de leur cursus.

Solidarité dans les camps

Dans les camps de réfugiés également, la solidarité s’organise.  Khalida, 23 ans, fraîchement diplômée en ingénierie, travaille dans des camps de déplacés internes, pour l’Agence allemande de développement international (GIZ). Elle supervise 200 personnes dans des tâches rémunérées : «Le travail permet de lutter contre la dépression», m’explique-t-elle. L’ONG yézidie Yazda, quant à elle, a créé un système de bons, qui couvre les besoins financiers les plus élémentaires, et monte des projets visant à stimuler la créativité des enfants afin de canaliser leurs émotions négatives. Sur les tentes du camp d’Essyan, des jeunes ont peint le futur qu’ils voient en rêve – des sourires, des téléphones portables, des étoiles ou encore deux écoliers heureux. Il y a aussi des dessins qui reflètent le traumatisme, comme celui d’un garçon donnant son manteau à une fille qui grelotte, une référence claire à l’hiver qui suivit la fuite de Sinjar.

Plus de 15’000 bébés sont nés dans les camps yézidis depuis le début des massacres. En 2014, mon guide irakien Bagir pensait que tout était perdu. Aujourd’hui, il fait ce constat: «Daech meurt, et nous vivons.» Oui, mais les Yézidis victimes de l’EI demeurent négligés par la communauté internationale. Pour vivre et se reconstruire, ils ont besoin de notre aide. Soutenons-les!