Opinion Je suis fière d'être une femme «quota»

Opinion signée Manon Schick, directrice d’Amnesty International Suisse, parue dans 24 Heures, le 3 juillet 2018.
Imposer des mesures aux entreprises pour qu’elles recrutent davantage de femmes dans les postes à responsabilité n'est pas «un affront» fait à la gent féminine, explique Manon Schick.

A une voix près, par 95 voix contre 94, le Conseil national a accepté en juin le principe d’imposer une meilleure représentation des femmes à la tête des entreprises. Si le Conseil des États confirme ce vote, les conseils d'administration devront à l’avenir compter au minimum 30% de femmes et les directions 20%. On en est bien loin à l’heure actuelle, puisque les hommes occupent 81% des postes dans les conseils d’administration et 93% dans les directions des sociétés cotées en bourse.

Comment expliquer que d’autres États ont pris des mesures concrètes pour augmenter la présence des femmes dans les postes à responsabilité, mais que la Suisse rechigne tellement à agir? La Norvège a été pionnière en fixant en 2003 déjà un quota de genre à 40 % pour les conseils d’administration de toutes les entreprises ayant un actionnariat public.

Le retard de la Suisse s’explique notamment par les atermoiements dans l’octroi du droit de vote aux femmes. En Allemagne, et surtout dans les pays scandinaves, les femmes votent depuis plus d’un siècle. Les Suissesses, elles, ne sont reconnues comme des citoyennes à part entière que depuis une cinquantaine d’années, et même depuis beaucoup moins longtemps dans certains cantons.  

Actuellement, la Suisse est l’un des pays qui a le plus de peine à progresser au niveau de l’égalité entre femmes et hommes, que ce soit l’égalité salariale ou la participation des femmes à la politique. Et ceci alors que notre Constitution fédérale prévoit l’égalité depuis 1981!

Imposer des mesures aux entreprises pour qu’elles recrutent davantage de femmes dans les postes à responsabilité, est-ce vraiment «faire un affront aux femmes», comme on l’a entendu durant le débat au Conseil national ? Non. Je suis moi-même un exemple de femme «quota». En 2006, alors qu’Amnesty International menait une campagne mondiale contre la violence à l’égard des femmes, notre comité a estimé qu’il n’était pas acceptable que la direction de la section suisse soit composée uniquement de quatre hommes.

Si nous voulions critiquer les États qui bafouent les droits des femmes, il fallait commencer par balayer devant notre porte… La direction a donc été élargie et ouverte à trois femmes, avec un principe de postulation très clair: hommes s’abstenir. J’ai donc bénéficié d’une discrimination positive. Je ne m’en sens pas pour autant une femme alibi. Mes compétences m’ont permis par la suite d’être nommée à la tête de la section, cette fois sans promotion liée à mon genre.

Ce type de promotion n’est pas un affront fait aux femmes. Ce qui est un affront, c’est que près de quarante ans après l’inscription de l’égalité dans la Constitution, certains considèrent encore que les femmes peuvent se contenter d’attendre.