Opinion Les États-Unis dilatent les frontières de l'inacceptable

Opinion signée Nadia Boehlen, porte-parole d’Amnesty International Suisse, parue dans Le Courrier, le 4 juillet 2018.
Nadia Boehlen, porte-parole d’Amnesty International Suisse, explique en quoi la décision des États-Unis, la plus puissante démocratie du monde, de se retirer du Conseil des droits de l’homme aura des effets ravageurs sur le plan politique. Certains Etats européens ont déjà pris le virage de tous les extrêmes...

Les États-Unis ont donc mis leur menace à exécution et claqué la porte du Conseil des droits de l’homme. Certains commentateurs ont estimé que dans les faits cela ne changerait pas grand-chose. Ou que la décision annoncée le 19 juin par l'ambassadrice américaine à l'ONU, Nikki Haley, serait l’électrochoc qui déclencherait enfin les réformes nécessaires de l’instance onusienne. En dehors de la question israélienne, décisive dans leur retrait, les États-Unis avaient certes des revendications légitimes: renforcer les sanctions à l’encontre des États membres qui commettent de graves violations des droits humains, revoir leur processus de sélection. Mais ils auraient eu bien plus de poids pour réformer le conseil de l’intérieur plutôt qu’en le quittant.

Après l’Unesco, c’est le second retrait d’un organisme de l’ONU. Il s’ajoute à la dénonciation de l’accord de Paris sur le climat. Or, on a tendance à l’oublier, les dérèglements climatiques ont un impact direct sur les droits de la personne. Ils affectent l’accès à l’eau potable et à l’alimentation, ou encore à la citoyenneté et l’autodétermination lorsque des États insulaires sont menacés de disparitions. Par ailleurs, la décision de la plus puissante démocratie du monde de se retirer de l’organe suprême dédié à la défense des droits humains aura des effets ravageurs sur le plan politique. Elle va désinhiber encore davantage ces gouvernements – pour lesquels l’élection de Donald Trump a représenté un catalyseur – qui remettent en question sans vergogne les mécanismes de protection durement acquis dans les décennies d’après-guerre. Que ce soit parce qu’ils dénoncent des éléments centraux de notre ordre multinational ou européen, ou parce qu’ils contreviennent éhontément à leurs engagements.

Nous vivons désormais dans une Europe où un Viktor Orbán maintient en détention les requérants d’asile dans des containers entourés de barbelés; où le gouvernement italien de Giuseppe Conte, qui dirige une des démocraties fondatrices du projet politique européen, ferme ses ports à des migrants entassés sur le navire qui leur a porté secours, les laissant errer plus d’une semaine en mer. Et nous vivons dans une Europe où le premier Ministre de ce même gouvernement se permet de déclarer qu’il procédera à un recensement des Roms présents sur le territoire italien, dans le but d’expulser ceux parmi eux qui sont de nationalité étrangère. «Malheureusement seulement ceux qui sont de nationalité étrangère», a même précisé ledit Premier ministre.

Quel dirigeant dans notre monde s’oppose désormais à de tels propos, qui pourtant font planer le spectre du recensement des Juifs européens, prélude à leur exclusion de la citoyenneté, à leur expulsion, à leur anéantissement?

Les frontières de l’acceptable reculent toujours d’avantage. Une année et demi seulement après le début de son mandat, Donald Trump et son administration y ont largement contribué. En déconsidérant les organes multilatéraux et en rompant des engagements internationaux majeurs. En adoptant des politiques discriminatoires, comme celle d’interdire l’entrée sur le territoire aux personnes venant de plusieurs pays à majorité musulmane, quand elles ne violent pas gravement les droits de la personne. C’est le cas de la politique migratoire de tolérance zéro, qui après avoir séparé les enfants de demandeurs d’asile de leur famille, les enferme désormais en prison avec leurs parents. En multipliant et en tolérant les propos et les actions racistes, sexistes et homophobes.

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