Un ouvrier sur un des chantiers de la Coupe du Monde 2022 ©Amnesty International
Un ouvrier sur un des chantiers de la Coupe du Monde 2022 ©Amnesty International

Qatar Ni salaire ni justice pour les travailleurs

Opinion signée Manon Schick, directrice d’Amnesty International Suisse, le 24 septembre 2019.
La Coupe du monde de football de 2022 au Qatar s’approche à grands pas. L’un des premiers stades climatisés vient d’être inauguré. Pendant que certains s’extasient sur le côté futuriste des infrastructures, les travailleurs migrants, eux, n’ont que leurs yeux pour pleurer.

Manon Schick. © AI Manon Schick. © AI Comme le révèle une nouvelle enquête d’Amnesty International publiée en fin de semaine dernière, des milliers de travailleurs sont toujours victimes de l’exploitation généralisée de la main-d’œuvre dans ce pays. Les autorités qataries et la FIFA avaient pourtant annoncé d’importantes mesures pour mettre fin à ce régime de travail qui réduit, au total, près de 2 millions d’ouvriers à des conditions proches de l’esclavage. Mais sur le terrain, la situation évolue bien trop lentement.

Depuis mars 2018, mes collègues ont suivi la quête de justice entamée par plus de 2 000 personnes travaillant pour trois entreprises dans les secteurs de la construction et du nettoyage. Ces entreprises, invoquant des difficultés financières, n’ont plus payé leurs ouvriers pendant plusieurs mois, avant de cesser leur activité.

Deux tiers de ces ouvriers ont déposé une plainte auprès des nouvelles commissions de règlement des litiges entre employeurs et salariés, mises en place en mars 2018 dans le cadre du train de réformes que le Qatar s’était engagé à prendre pour améliorer les droits des travailleuses et travailleurs. D’après un rapport du Département d’État américain, ces commissions ont reçu plus de 6 000 plaintes l’an dernier.

Les ouvriers ont attendu plusieurs mois dans des camps sans eau courante ni nourriture en quantité suffisante, et la majorité d’entre eux a finalement préféré quitter le pays sans toucher leur salaire. Amnesty a notamment recueilli le témoignage de Bijoy, originaire d’Inde : l’entreprise qui l’employait lui devait 13 000 riyals qatariens (3 500 francs suisses) de salaire impayé. Bijoy les a suppliés de lui verser au moins le tiers de la somme qui lui était due, mais il n’a eu d’autre choix que d’accepter 1000 riyals seulement (272 francs suisses) et un billet de retour pour l’Inde. Des centaines d’autres employés de l’entreprise ont été confrontés au même dilemme.

Le coup d’envoi de la Coupe du monde sera lancé dans trois ans. Il y a fort à craindre que les conditions de travail désastreuses n’auront pas disparu d’ici cet événement, si les autorités qataries n’adoptent pas des mesures urgentes. Elles devraient au moins recruter davantage de magistrats pour garantir le traitement rapide des plaintes, financer intégralement le fonds d’indemnisation et veiller à ce que les entreprises qui ne respectent pas les règles soient traduites en justice. Sans cela, cette Coupe du monde restera dans les mémoires comme celle de l’exploitation généralisée.