Grève des femmes, Lausanne, 14 juin 2019. ©Amnesty International
Grève des femmes, Lausanne, 14 juin 2019. ©Amnesty International

Opinion Enseigner à nos filles leur potentiel de puissance

Opinion signée Nadia Boehlen, porte-parole d'Amnesty International Suisse, parue dans Le Temps, le 4 février 2020.
Plus de 80 femmes ont accusé publiquement Harvey Weinstein de les avoir harcelées ou agressées sexuellement. Signe des douloureuses stratégies de discréditations de la part de l’accusation auxquelles une majorité de plaignantes refuse de s’exposer, et de la difficulté à construire une défense pour ces crimes commis entre quatre yeux, le procès à New York et l’inculpation à Los Angeles ne concernent au final qu’une poignée d’entre elles.

Nadia_Boehlen_2.jpgS’il demeure malaisé pour les victimes d'obtenir justice, l’affaire Weinstein représente néanmoins un pivot dans la manière dont on considère leur parole dans l’espace public. Depuis la révélation des agressions attribuées au producteur américain et la somme de témoignages ralliée au hashtag MeToo qui en a résulté, la parole des femmes a acquis un poids.

Dans des démarches inédites, certaines d’entre elles, à l’instar de l’actrice française Adèle Haennel et de l’éditrice et écrivaine Vanessa Springora, ont révélé les abus sexuels qu’elles ont subis lorsqu’elles étaient mineures, l’omerta qui les ont entourés et leur impact dévastateur. Tout en faisant étayer son témoignage par une enquête journalistique de Médiapart fondée sur les propos recueillis d’une cinquantaine de témoins, Adèle Haennel a pris garde à ne jamais céder à la hargne ou à la rancœur, et à restituer sa part d’humanité à son agresseur. «Ce n’est pas un monstre», dira-t-elle à plusieurs reprises à son propos. Tandis que Vanessa Springora livre un récit précis et glaçant de la relation pédophile que l’écrivain Gabriel Mazneff a entretenu avec elle, tolérée avec complaisance par tout un milieu littéraire post soixante-huitard.

Avec leur témoignage, chacune à leur manière, ces deux femmes se font la voix de toutes celles qui continuent à se taire après avoir été abusées. Mais leur prise de parole est bien plus que cela, c’est un acte de puissance. De victimes enfermées dans leur trauma, leur souffrance, et le système d’accords tacites (y compris familiaux) et de complicités qui les entourent, elles brisent le silence, devenant les instigatrices d’importantes mutations. Leur prise de parole a fait voler en éclat l’impunité publique dont bénéficiaient jusqu’à présent des auteurs influents d’agressions sexuelles, à commencer par ceux dont elles ont été les victimes. Ainsi, Gallimard a décidé de retirer des ventes tous les volumes du journal de Gabriel Mazneff. La Société des réalisateurs de films (SRF) française a radié de ses membres le réalisateur Christophe Ruggia. Et la Société civile française des auteurs, réalisateurs et producteurs a pris des mesures pour en exclure Roman Polanski, également visé par plusieurs accusations de viols.

De manière plus fondamentale, les prises de positions courageuses, intelligentes et remarquablement orchestrées de l’actrice et de l’écrivaine ébranlent la nature des relations entre hommes et femmes, annonçant des mutations salutaires. Face aux changements, certains hommes sont sur la défensive, à commencer par les agresseurs, dont aucun n’a fait son mea culpa ou demandé pardon, si ce n’est du bout des lèvres (Christophe Ruggia) et en relativisant la gravité des faits. Toutefois, de plus en plus nombreux sont ceux qui en appellent, parfois de manière sincère et touchante, à une remise en question du rapport de domination qui régit encore si fortement les relations entre genre.

Comme Adèle Haennel et Vanessa Springora l’ont mis en lumière, l’emprise est le prélude aux abus sexuels. Leurs récits incitent à œuvrer davantage encore en faveur de l’égalité, pour qu’il soit plus aisé aux femmes de s’imposer dans les mondes où elles opèrent. Ces témoignages nous encouragent nous les femmes, à croire en notre force et à inventer les modes de vie qui vont de pair, sans dépendre des hommes. À éduquer nos filles de sorte qu’elles ne songent plus à passer par des pygmalions pour assoir une position professionnelle ou artistique, ou tout simplement se révéler à elles-mêmes. À leur faire prendre conscience de leur potentiel de puissance, qui peut se réaliser sans en passer par des relations d’emprises destructrices. Et à penser tout ceci avec nos frères, nos pères, nos amis et nos amants les hommes, nos alliés!