© Rawpixel.com / shutterstock.com
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Opinion Tolérer la burqa: c’est protéger les libertés de chacun·e

Opinion signée Nadia Boehlen, porte-parole d'Amnesty International Suisse, parue dans Le Courrier, le 2 mars 2021.
Dans le Valais de mon enfance, il n’était pas rare de croiser des bonnes sœurs. Elles étaient reconnaissables à leur robe bleu-gris ceinturée d’une corde et… à leur voile. Elles m’inspiraient une sorte de respect mêlé de crainte: la sensation désagréable qu’elles étaient capables de détecter mes comportements et d’en juger par l’autorité que leur conférait leur statut religieux. Puis, en grandissant, je me suis mise à les considérer avec une incompréhension teintée de pitié. Comment pouvaient-elles vouer leur existence à Dieu et se priver de tous les plaisirs que promettaient les liens de séduction, amoureux et charnels?

Aujourd’hui encore, mon réflexe premier est de l’incompréhension vis-à-vis de ces femmes qui choisissent de porter le niqab ou la burqa. Car oui, les quelques dizaines de femmes qui, dans notre pays, portent cet attribut de l’Islam sont en majorité des converties de nationalité suisse qui le font par choix. À la lecture de leurs témoignages, il apparaît que le voile a pour objectif de préserver leur pudeur, de ne pas dévoiler leurs atouts aux hommes pour les réserver à leur époux.

Au-delà de mon incompréhension, la réflexion que se vouer à Dieu ou à un homme, c’est peut-être, sous couvert de foi, rechercher une sécurité dans ce qui m’apparaît comme un enfermement. Quoiqu’il en soit, l’argument selon lequel l’interdiction de se voiler le visage contribuerait à libérer les femmes est risible. Les libérer de leur propre choix? Loin de protéger celles qui en Suisse portent le voile intégral, une interdiction aurait pour effet de les stigmatiser et de les marginaliser davantage. Pour promouvoir réellement les droits des femmes (qu’elles portent la burqa ou non) les recettes sont connues: encouragement à l’éducation et à la formation, programmes de lutte contre les violences sexuelles et domestiques, encouragement pour une pleine égalité sur le marché de l’emploi ou mesures promouvant l’intégration de celles issues de l’immigration. On doute que ce soient là les priorités du comité d’Egerkingen.

Après le génocide des Juifs et le processus de décolonisation, le racisme a été condamné par la Déclaration universelle des droits de l’homme et un certain nombre de législations de portée régionale et nationale. Toutefois, comme un virus qui mute pour survivre, les représentations racistes se sont édulcorées pour paraître acceptables, mobilisant la notion de culture ou celle de civilisation. Aux yeux de nombreux politiques européens, il s’agirait de défendre les fondements de la culture européenne face au risque de déliquescence qu’induirait le contact ou le mélange avec d’autres cultures. L’initiative anti-burqa découle directement de ce néo racisme déguisé en défense de l’identité européenne ou en promotion de la cohésion sociale. Elle instrumentalise quelques dizaines de femmes pour répandre une vision stéréotypée de l’Islam, attiser les peurs et instaurer une nouvelle loi liberticide portant atteinte aux droits fondamentaux des minorités.

Finalement, si nos sociétés ont évolué au point d’accueillir désormais les orientations sexuelles les plus diverses, les communautés les plus bigarrées ou les mœurs les plus libertaires, elles devraient être capables de tolérer le rigorisme de quelques poignées de leurs citoyennes. Notre tolérance face au port du voile intégral atteste aussi la solidité de notre État de droit libéral : un État qui garantit les droits des personnes quels que soient les éléments qui constituent leur identité. Interdire à une personne d’exprimer une appartenance religieuse en arborant certains vêtements dans l’espace public contrevient à sa liberté de religion et à sa liberté d’expression, des droits inscrits dans notre Constitution.

Voter contre l’initiative anti-burqa le 7 mars, c’est réaffirmer notre attachement à un État qui protège les libertés de chacun·e.

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