Cérémonie d'inhumation pour les corps des disparus, en 2008. © APGraphicsBank
Cérémonie d'inhumation pour les corps des disparus, en 2008. © APGraphicsBank

Guatemala Un homme fait parler les os

19 novembre 2012
Des années après la fin du conflit au Guatemala, un homme lutte pour faire la lumière sur les disparitions forcées. Des milliers de familles attendent encore de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches, pour enfin faire leur deuil.

Fredy Peccerelli, anthropologue médicolégal, se trouve devant une table à peine plus grande que lui, recouverte d’un tissu bleu. Deux de ses collègues sortent des os de sacs en papier marron avant de les placer sur la table pour composer les contours d’un squelette.

Quelques minutes plus tard, repose sur la table un squelette humain: Fredy l’examine de près, puis déclare: «Cette personne a enduré beaucoup de violences, mais l’intention n’était pas de la tuer. Ce sont les marques de la torture».

Freddy est le fondateur et directeur de la Fondation d’anthropologie médicolégale du Guatemala (Fundación de Antropología Forense de Guatemala) et il en faut beaucoup pour réussir à l’effrayer. Son laboratoire est l’un des rares en Amérique latine qui soit accrédité pour mener des études génétiques visant à identifier les restes des victimes de «disparitions» et de massacres qui ont eu lieu durant le conflit armé qui a secoué ce pays d’Amérique centrale de 1960 à 1996.

Les os nous racontent une histoire

Les experts de la fondation organisent le travail en plusieurs étapes.

Tout d’abord, ils contactent les familles des victimes pour découvrir ce qu’elles savent – le lieu où la victime a été aperçue pour la dernière fois, par exemple – et dresser un profil biologique. Ces informations sont ensuite recoupées avec les conclusions des anthropologues médicolégaux – les personnes qui recherchent, exhument et récupèrent les restes humains.

Dans certains cas, les corps sont retrouvés au sein des communautés elles-mêmes. Dans d’autres, ils sont enterrés dans des cimetières, dans des tombes portant l’inscription «NN» («No Name», pour anonyme), ou dans des charniers, situés dans des camps militaires ou ailleurs.

Lorsque les restes humains sont récupérés, le travail se poursuit au laboratoire, où les équipes d’experts analysent chaque os, en se focalisant sur le traumatisme qu’il présente, en recherchant les traces de balles, de coups et de fractures, afin d’établir si la personne est décédée de cause naturelle ou a succombé à des violences.

Des échantillons génétiques sont ensuite prélevés et recoupés avec la base contenant les données des proches des victimes. La réussite dépend de la correspondance trouvée.

À l’issue de ce travail, le moment est venu d’informer la famille – de dire à un père, une mère, un frère ou un fils que ce sont bien les ossements de son parent et que c’est tout ce qu’il reste de cet être cher.

«Je ne cherche pas à sauver quelqu’un, je m’efforce de raconter l’histoire à travers la science (...). Nous tentons d’interpréter la cruauté qui s’est déchaînée contre ces gens»
6 060 ans

Fredy s’insurge contre ceux qui parlent des crimes sur lesquels il enquête comme de «crimes du passé». «Une personne victime de disparition forcée demeure disparue jusqu’au jour où on la retrouve», assène-t-il.

Après avoir mené 400 enquêtes et découvert les restes humains de 3 000 personnes, la fondation n’a vu que trois affaires se frayer un chemin jusque devant les tribunaux.

En août 2011, une équipe d’anthropologues médicolégaux, dont Fredy, a témoigné contre quatre soldats accusés d’être impliqués dans le massacre de 250 personnes en 1982, dans la ville de Dos Erres, dans le nord du pays. Ces quatre soldats ont chacun été condamnés à une peine d’emprisonnement de plus de 6 000 ans.

Cependant, Fredy a payé le prix de son engagement dans ce procès. Aprés le prononcé du jugement, il a reçu des menances de mort, et est désormais accompagné de policiers en uniforme en permanence.

«Ces menaces sont un signe de notre réussite, parce que les personnes qui les envoient sentent que la justice se rapproche et veulent trouver le moyen de stopper le mouvement. Mais personne ne pourra l’arrêter en s’en prenant à ma personne ou à l’institution. C’est le mouvement des familles, de la justice guatémaltèque.»

Qu’est-ce qui vous motive à poursuivre ?

«Il m’est difficile de décrire ce que je ressens lorsque je suis assis avec une famille pour lui apprendre que nous avons retrouvé leur proche, et d’en détailler les conséquences. L’autre jour, je me suis entretenu avec la femme d’un militant qui a disparu et dont la dépouille a été retrouvée en novembre. Depuis lors, c’est une autre personne, complètement différente. Cela a changé sa vie de savoir ce qui s’était passé, de retrouver le corps de son mari, et la famille est désormais réunie.»

«Je ne cherche pas à sauver quelqu’un, je m’efforce de raconter l’histoire à travers la science, à travers les ossements, les balles, les preuves. Nous tentons d’interpréter la cruauté qui s’est déchaînée contre ces gens», explique Fredy depuis son laboratoire, où décidément les os parlent.

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