Une femme proteste contre les nouveaux pouvoir d'urgence décrétés par Nicolas Madura, Caracas, 18 mai 2016. © AFP/Getty Images
Une femme proteste contre les nouveaux pouvoir d'urgence décrétés par Nicolas Madura, Caracas, 18 mai 2016. © AFP/Getty Images

Venezuela «Si vous mangez deux fois par jour, vous avez de la chance»

Par Josefina Salomón, rédactrice pour Amnesty International, 24 juin 2016
Le Venezuela connaît actuellement l’une des pires crises économiques qu'il ait traversées depuis des décennies. Le prix de l’essence ayant subi un effondrement sans précédent, le pays n’est pas en mesure d’acheter ni d’importer des produits alimentaires ou des médicaments essentiels, et si le gouvernement nie qu’il existe un problème et refuse de solliciter une aide humanitaire internationale, les citoyens éprouvent des difficultés à joindre les deux bouts tandis que la malnutrition est en hausse et qu’une crise sanitaire se développe. Dans un des pays détenant les réserves de pétrole les plus importantes au monde, acheter de quoi se nourrir peut être une tâche difficile, presque impossible.

Il est mardi après-midi à Guarenas, une petite ville à 30 minutes en voiture du centre de Caracas, la capitale vénézuélienne. Esperanza, une grand-mère âgée de 59 ans, fait la queue patiemment avec sur le visage un mélange d’espoir et de désespérance. La chaleur implacable ne semble pas la décourager. Elle est arrivée au supermarché bien avant l’aube afin de s’assurer qu’elle pourrait acheter quelque chose pour nourrir sa famille. Une vingtaine de personnes sont devant elle. La confusion règne -- personne ne sait ce que le supermarché proposera à la vente ce jour-là, ni s'il sera possible d’acheter quoi que ce soit. Dans plusieurs zones du pays, l’incertitude et le désespoir ont débouché sur des manifestations et des pillages.

Pénuries alimentaires extrêmes

Pour Esperanza c’est l’un des deux seuls jours de la semaine où elle est autorisée à acheter des vivres et d’autres denrées essentielles à des prix réglementés. Les résidents du Venezuela sont uniquement autorisés à faire des courses deux fois par semaine, ce qui relève de la stratégie de répartition de la nourriture imposée par les autorités et ayant pour but d’atténuer cette crise croissante. Ce pays dépendant du pétrole connaît des pénuries alimentaires extrêmes depuis que le prix du pétrole s’est effondré il y a trois ans, réduisant les liquidités du Venezuela et l’empêchant de continuer à importer des produits alimentaires et médicaments de base.

«C’est la deuxième fois que je fais la queue aujourd’hui. L’autre magasin a épuisé ses stocks rapidement alors ils ont dit aux gens de partir. Je ne sais pas ce qu’ils vont vendre ici, mais je resterai, coûte que coûte», dit Esperanza, dont le nom signifie espoir en espagnol.

«Petit espoir»

Esperanza vit avec son fils, l’épouse de celui-ci et leurs deux jeunes enfants - ses petits-enfants. Deux salaires mensuels de 30 à 40 dollars américains (selon le taux de change moyen) les font vivre.

Selon ces mêmes taux de change, sur les marchés non réglementés, un kilogramme de farine coûte environ 2,50 dollars, un litre de lait près de 2 dollars et un kilogramme de pâtes 3,50 dollars. Nourrir trois adultes et deux enfants avec ce budget devient de plus en plus difficile. Même quand on est prêt à payer davantage, les produits alimentaires de base sont rares. D’autres articles comme le sucre, les produits d’hygiène et les médicaments sont presque impossibles à trouver ces jours-ci. C’est Esperanza qui se charge d’aller chercher suffisamment de nourriture pour que la famille continue à avancer ; la pression que cela représente commence à avoir des conséquences négatives.

«Je n’ai rien mangé depuis hier, et si je n’arrive pas à acheter quelque chose aujourd’hui, j’irai me coucher sans dîner une nouvelle fois. Il faudra que je mette mes petits-enfants au lit tôt pour qu’ils ne me réclament pas de nourriture», a-t-elle expliqué, des larmes coulant sur les joues. Plus on s’éloigne de Caracas, plus la situation empire, la faim se mue rapidement en violence. Ces dernières semaines, des médias du pays entier ont signalé une multiplication des actions de protestation et des cas de pillage, réactions à une crise atteignant des proportions catastrophiques. Les forces de sécurité auraient utilisé une force excessive, faisant près de 10 morts et de nombreux blessés.

Dans la ville de San Cristobal (État de Táchira), à la frontière avec la Colombie, les tensions sont très vives. «J’ai de la farine et des pâtes à la maison, mais si je n’arrive pas à acheter de l’huile aujourd’hui, je ne sais pas ce que je vais cuisiner», a déclaré une dame âgée. Elle faisait la queue depuis cinq heures.  Autour d’elle, quelques dizaines de personnes en colère crient sur l’homme qui essaie d’organiser la queue dans le principal supermarché d’État de la ville. Elles disent qu’elles attendent depuis des heures, et déplorent qu’il n’y ait aucun système en place pour garantir que toutes puissent rentrer chez elles avec quelque chose pour nourrir leurs enfants. Une dizaine de policiers en tenue antiémeute tiennent la garde devant les portes du magasin. Ils sont protégés par des membres lourdement armés de la Garde nationale.  Il est probable que la plupart des personnes faisant la queue rentreront chez elles les mains vides ou avec au maximum un paquet de farine et un peu d’huile - la base pour confectionner des arepas, un genre de galette, qui est devenue l’une des principales sources de nutrition pour des millions d’habitants du pays. Les personnes les moins chanceuses rentreront auprès de leur famille avec rien d’autre qu’une mangue ou quelques pommes de terre.

«Je ne me souviens même pas de la dernière fois que j’ai mangé du poulet, de la viande, du thon, ou bu du lait, a déclaré une autre femme. « Nous avons l’habitude de sauter le petit déjeuner, mais maintenant quand vous arrivez à faire un repas par jour, vous avez de la chance», a-t-elle expliqué.

«Humiliant»

La disponibilité de ce qui est considéré comme des «biens essentiels» par les autorités vénézuéliennes s'est fortement restreinte ces derniers mois. Acheter des couches, du lait maternisé et du déodorant - désormais considéré comme «non essentiel» - est devenu quasiment impossible. «C’est humiliant», a expliqué une jeune mère portant un bébé de deux mois dans ses bras tandis qu’elle attendait près des rayons d’un supermarché privé, après qu’une voisine lui a dit que des couches et du lait maternisé allaient être mis en vente à des prix réglementés. «Je suis arrivée à acheter du lait et des couches il y a quelques semaines, mais depuis plus rien. Qu’est-ce que je peux faire ? C’est très agaçant d’entendre le gouvernement affirmer que tout va bien.»

L’achat de nourriture s’est fortement bureaucratisé. Les gens doivent montrer leurs papiers d’identité ou leurs empreintes digitales pour faire leurs courses, et l’autorisation d’achat est nominative et non transférable. Les personnes âgées et celles qui ne peuvent pas faire la queue pendant des heures ne peuvent envoyer quelqu’un d’autre faire des achats à leur place. «Que vais-je manger cette semaine ?», demande Carmen, une femme de 80 ans. «De la purée de banane plantain, ce que je mange depuis des semaines. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir continuer comme ça.»

Un gouvernement dans le déni

Le gouvernement du président Nicolas Maduro, le successeur d’Hugo Chavez, nie pour l’instant l’existence d’une crise humanitaire et a systématiquement rejeté les appels en faveur d’une aide internationale, notamment en opposant son véto à des tentatives visant à faire entrer dans le pays des fournitures médicales vitales. Les organisations de défense des droits humains telles qu’Amnesty International soutiennent que les autorités doivent demander de toute urgence une aide humanitaire, sous la forme de nourriture et de médicaments.

«Ne pas reconnaître l’extrême urgence de la situation au Venezuela et ne pas y répondre ne fera que transformer une situation vraiment dramatique en cauchemar inimaginable», a déclaré Erika Guevara Rosas, directrice pour la région des Amériques à Amnesty International. La frustration d’Esperanza est visible. Elle regarde la porte du supermarché, à quelques mètres devant elle, des larmes continuant à couler sur son visage. «Nous demandons seulement de la nourriture, rien de plus», a-t-elle dit.

Cet article a initialement été publié sur le site du Huffington Post.