Les Ouïghours souffrent de détentions arbitraires systématiques ainsi que de tortures et de persécutions. © Eric Lafforgue/Art in All of Us/Corbis via Getty Images
Les Ouïghours souffrent de détentions arbitraires systématiques ainsi que de tortures et de persécutions. © Eric Lafforgue/Art in All of Us/Corbis via Getty Images

Chine La situation au Xinjiang sera-t-elle au menu de la visite de l'ONU en Chine?

23 mai 2022
La Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme doit s’attaquer aux crimes contre l’humanité et aux violations flagrantes des droits humains à l’occasion de la visite de son équipe cette semaine en Chine, dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang

L’équipe dirigée par la Haut-commissaire Michelle Bachelet passera six jours en Chine, y compris au Xinjiang, où Amnesty International a rassemblé des informations faisant état d'une pratique de la détention arbitraire systématique, de la torture et de la persécution des Ouïghour·e·s, des Kazakh·e·s et d'autres minorités ethniques à majorité musulmane.

« La visite longtemps retardée de Michelle Bachelet au Xinjiang est une occasion cruciale d’évoquer les violations des droits humains dans la région, mais sera également un bras de fer avec le gouvernement chinois qui s’efforce de dissimuler la vérité. L'ONU doit prendre des mesures afin de contrer cela et d’éviter d'être instrumentalisée dans le soutien à une propagande flagrante, a déclaré Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International.

« D'une durée de six jours, cette visite ne pourra qu'effleurer la question des crimes contre l'humanité au Xinjiang. À tout le moins, elle doit se concentrer sur les victimes de la répression en Chine : les Ouïghour·e·s et autres musulmans qui sont ciblés et les nombreuses familles à l'étranger qui souffrent de ne pas savoir où leurs proches sont détenus et comment obtenir justice, vérité et réparation. »

Amnesty International et des organisations de défense des droits humains ont maintes fois demandé au gouvernement chinois d’autoriser des experts indépendants de l'ONU et d'autres observateurs des droits humains à se rendre au Xinjiang – une requête enfin satisfaite avec cette brève visite du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HCDH).

L'ONU doit veiller à ne pas se rendre complice

La Haut-commissaire s'est engagée à s'entretenir avec les principales parties prenantes en amont de sa visite. Cependant, l'équipe de l'ONU est confrontée à un sérieux défi pour s'assurer qu’elle réponde à ses termes de référence déclarés, à savoir une visite « sans entraves », « significative » et « comprenant des entretiens non surveillés ».

« Michelle Bachelet aura en tête les mesures récurrentes prises par les autorités chinoises lors de précédentes visites d'envoyés de l'ONU pour imposer une surveillance stricte et entraver l'accès, notamment en arrêtant des personnes interrogées identifiées et des interlocuteurs potentiels et en avertissant les autres qu’ils doivent prétendre être absents. »

Amnesty International a recensé des cas de détenus appartenant à des groupes minoritaires au Xinjiang qui ont été entraînés pendant des jours en vue de recevoir des visiteurs étrangers et devaient répondre à leurs questions avec des propos préétablis – au risque de s’exposer à des sanctions.

« Le HCDH doit éviter de devenir complice des manœuvres du gouvernement chinois visant à dissimuler les violations des droits humains, potentiellement en se servant de la visite elle-même comme " preuve " du mensonge, a déclaré Agnès Callamard.

« L’itinéraire ne doit pas être imposé par les autorités chinoises, mais guidé par le mandat de la visite et fondé sur la méthodologie des droits humains, notamment en étant axé sur les victimes. Surtout, l’équipe de Michelle Bachelet doit être en mesure de procéder à une évaluation impartiale de la situation sur le terrain et se montrer totalement transparente sur les détails du voyage, les termes de l’accord avec le gouvernement et sa réalisation sur place. »

Des témoignages poignants

Depuis septembre 2018, lorsque la Haut-commissaire a demandé pour la première fois à se rendre au Xinjiang « à la lumière d'allégations profondément troublantes de détentions arbitraires à grande échelle de Ouïghours et d'autres communautés musulmanes », de nombreuses organisations ont publié des informations détaillées et corroborées sur la situation. En juin 2021, Amnesty International a publié un rapport étoffé démontrant que la répression exercée par le pouvoir chinois contre les minorités ethniques à majorité musulmane du Xinjiang s’apparentait à des crimes contre l’humanité.

Fondé sur des dizaines de témoignages, ce rapport décrit « un enfer dystopique » incluant de graves violations des droits des détenus, une surveillance systématique de millions de personnes par l’État et des mesures prises pour éradiquer les traditions religieuses, les pratiques culturelles et les langues locales des groupes ethniques musulmans de la région.

Amnesty International a lancé une campagne internationale qui ciblait au départ plus de 70 personnes, réclamant la libération de toutes les personnes détenues arbitrairement dans les camps et les prisons, ainsi que la fermeture des camps d’internement. Pour le seul mois de mai, elle a recueilli des informations concernant 40 autres personnes disparues ou détenues, car l’annonce de la visite de Michelle Bachelet a incité d’autres familles à se manifester et à réclamer justice pour des proches au Xinjiang qui ont disparu et seraient détenus.

En outre, la visite de Michelle Bachelet est l'occasion d'établir un canal de communication durable entre le HCDH et les autorités locales en ce qui concerne les questions futures des familles sur le sort et le lieu où se trouvent leurs proches.

« Des centaines de milliers de Ouïghour·e·s chinois et de membres d'autres minorités musulmanes se tournent vers l'équipe de Michelle Bachelet pour lancer le processus visant à amener la Chine à rendre des comptes sur sa campagne de terreur au Xinjiang, a déclaré Agnès Callamard.

« Cette visite de l’ONU doit amplifier les efforts des victimes pour retrouver leurs proches, en recherchant activement les détenus recensés et en faisant tout ce qui est possible pour les retrouver. Elle doit contribuer à faire émerger la vérité que le gouvernement chinois s’efforce depuis longtemps de cacher. »

Appels à publier le rapport du HCDH

Le HCDH a déjà compilé son propre rapport sur les violations des droits humains au Xinjiang qui, selon Michelle Bachelet, était en cours de « finalisation » l'an dernier. Il n'a pas encore été rendu public, malgré les multiples demandes d’Amnesty International et de près de 200 ONG.

« Il est crucial que les conclusions de la mission de l'ONU en Chine soient publiées en temps opportun. Leur publication ne doit pas subir les mêmes retards inexpliqués que le rapport du HCDH sur le Xinjiang, que le monde attend toujours. Le HCDH doit rendre publiques toutes ses conclusions sur les violations des droits humain en Chine, sans plus tarder », a déclaré Agnès Callamard.