Entretien «À toutes les femmes du monde entier, soyez fortes!»

29 novembre 2012
Une interview rare de Kim Bok-dong, Sud-Coréenne de 90 ans, réduite en esclavage sexuel durant la Seconde Guerre mondiale. Comme elle, les milliers de «femme de réconfort» attendent que justice soit faite.

121129_comfort_women.jpg Des femmes de toute génération luttent pour la reconnaissance des crimes de l'armée japonaise. © APYN

«J’avais 14 ans quand j’ai été réduite en esclavage sexuel par le gouvernement japonais. Ils m’ont fait miroiter une embauche dans une usine, et m’ont en fait conduite, comme beaucoup d’autres, à Taiwan, à Hong Kong, en Chine, en Malaisie et en Indonésie. J’étais «affectée» au quartier général de l’armée, donc je les ai suivis presque partout.

Il n’y a pas de mots pour décrire ce que les soldats m’ont fait, de midi à 17 heures le samedi, et de 8 heures à 20 heures le dimanche. À la fin de la journée, je ne pouvais même plus m’asseoir. Après huit années de souffrances, ils m’ont placée comme employée dans un hôpital militaire. Leur but était de dissimuler toutes les preuves attestant de l’existence des «femmes de réconfort».

La guerre est terminée depuis plusieurs décennies, mais le Japon n’a pas réparé sa faute. Si notre propre gouvernement refuse de se pencher sur cette question, à qui devons-nous faire appel ?

Je ne savais même pas quand la guerre s’était terminée. Lorsque je suis rentrée chez moi, j’avais 22 ans. Comment pouvais-je raconter ce qui m’était arrivé ? Mes parents me conseillaient sans cesse de me marier, mais je ne pouvais pas. Alors, j’ai fini par tout leur révéler. Au départ, ils ne m’ont pas crue, puis ils m’ont dit que j’avais au moins eu la chance de survivre à tout ça. La guerre est terminée depuis plusieurs décennies, mais le Japon n’a pas réparé sa faute. Si notre propre gouvernement refuse de se pencher sur cette question, à qui devons-nous faire appel ? C’est la raison pour laquelle nous continuons de nous battre.

«Je ne pouvais pas rester les bras croisés»

J’ai rejoint le mouvement des «femmes de réconfort» dès sa création, c’est-à-dire il y a 20 ans. Un jour, le mouvement a demandé si des victimes voulaient bien témoigner, et je les ai contactés. Des gens sont venus me trouver, et même une société de radiodiffusion. Je ne me souviens pas de la date exacte, mais le Conseil coréen pour les femmes réduites en esclavage sexuel par l'armée est venu me rencontrer, et depuis lors j’en fais partie. C’était très difficile au début, mais je ne pouvais pas rester les bras croisés pendant que tous ces gens se rassemblaient tous les mercredis pour manifester en notre faveur. Désormais, je manifeste moi aussi devant l’ambassade tous les mercredis. Nous tentons de nous faire entendre, pour que le gouvernement japonais présente ses excuses. Toute cette période nous a vraiment rapprochés.

Lorsque je me suis rendue à Vienne en 1993, à la Conférence mondiale sur les droits de l’homme organisée par les Nations unies, de nombreuses femmes du monde entier pleuraient avec nous, pour nous. Je suis très reconnaissante du soutien qu’apportent les autres États. Ils s’expriment comme s’ils étaient prêts à travailler avec nous tout de suite. Cependant, j’estime qu’ils doivent faire davantage pression sur le Japon s’ils veulent réellement nous aider. Ils semblent ignorer que ces violences n’ont pas touché que des femmes coréennes. Tous ces pays dont les femmes ont souffert doivent coopérer plus activement afin de dénoncer le déni du gouvernement japonais. Ils sont probablement au courant de ces crimes et savent que le Japon est en tort. Ils doivent coopérer [les uns avec les autres] en vue d’exhorter le Japon à accorder toute l’importance requise au récent Examen périodique universel de l'ONU et à adopter ses recommandations. Plus que des mots, j’espère des actes qui maintiendront la pression sur le Japon.

L’impunité demeure : Restons fort-e-s !

Des dizaines d’années se sont écoulées, mais rien n’est résolu. Lorsque j’entends parler de personnes qui nous soutiennent partout dans le monde, je leur suis sincèrement reconnaissante et je nourris l’espoir que ce combat pourrait se terminer très bientôt. J’espère qu’un nombre croissant de personnes feront entendre leur voix pour parvenir enfin à une résolution. Restons forts et surtout ne baissons pas les bras. J’invite aussi les jeunes femmes et les étudiants à rejoindre notre lutte en faveur de la justice – vos voix et vos actions seront grandement appréciées.

Aujourd’hui, j’ai 90 ans et tout cela me fatigue. Mais je veux recevoir de mon vivant des excuses de la part du gouvernement japonais. Je ne fais pas ça pour l’argent. Je veux simplement que le gouvernement japonais exprime des regrets, assume la responsabilité de ses actes, présente des excuses à toutes les femmes concernées et respecte nos droits humains.

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