Un camp de fortune Rohingya établi dans la zone tampon à la frontière entre le Bangladesh et le Myanmar © 2017 Amnesty
Un camp de fortune Rohingya établi dans la zone tampon à la frontière entre le Bangladesh et le Myanmar © 2017 Amnesty

Myanmar Cadavres et villages incendiés

Tirana Hassan, article paru le 12 septembre dans le Washington Post.
Amnesty International a envoyé la Directrice de son programme de réaction aux situations de crise, Tirana Hassan, à la frontière entre le Bangladesh et le Myanmar. Après quelques jours sur place, elle nous livre son témoignage de ses multiples rencontres avec les témoins directs des exactions commises par l’armée du Myanmar.

COX’S BAZAR, Bangladesh — Plus l’on s’approche de Shamlapur, village de pécheurs, près de l’immense plage sablonneuse de Cox’s Bazar, plus le sentiment que quelque chose va de travers s’accroit. Des dizaines de milliers de personnes épuisées s’extraient de barques déglinguées sur lesquelles elles ont traversé la rivière Naf au cours d’un voyage hasardeux depuis la Birmanie. Épuisées et traumatisées, elles cherchent un abri partout où elles peuvent. Elles  étaient ainsi des centaines, dont une bonne moitié d’enfants, réunies en silence dans une ancienne école. À mon arrivée, pas un cri, pas un murmure; même les bébés restaient apathiques dans ce silence de mort.

En à peine une quinzaine de jours, près de 370’000 Rohingyas, dont 80% de femmes et d’enfants, ont tenté un voyage périlleux depuis l’État birman de Rakhine vers le Bangladesh. Ils ont quitté leur maison dans la panique pour fuir les représailles de l’armée birmane suite à une série d’attaques menées par des insurgés rohingyas ayant fait 12 morts parmi les soldats.

Les mesures de représailles prises par les autorités birmanes sont dépourvues de tout sens des proportions et de toute légalité. Le niveau de violence est l’un des pires jamais documenté par Amnesty International et d’autres organisations des droits humains dans la région au cours des cinq dernières années.

Les autorités birmanes ont fait tout ce qu’elles pouvaient pour empêcher que des sources indépendantes ne rapportent la crise, mais elles n’ont pas pu empêcher que des images satellite révèlent les nombreux incendies qui ont ravagé des centaines de maisons.

Selon des sources crédibles, les groupes armés rohingyas ont eux même provoqué quelques-uns de ces incendies, mais la grande majorité des maisons détruites l’ont été par l’armée birmane. Avec le concours de milices locales, elle a encerclé des villages entiers. Des survivants de ces attaques m’ont expliqué qu’à l’approche des villages, les militaires tiraient d’abord en l’air pour annoncer leur arrivée. Puis, des miliciens armés de bâtons, de barres de fer ou de machettes organisaient le siège du village. Les militaires tiraient sur quiconque tentait de fuir le village.

Ce qui se passe dans l’État de Rakhine n’est pas une simple opération de contre-insurrection. Non, ce à quoi nous assistons ici peut être défini comme du nettoyage ethnique. Les Rohingyas sont ciblés à cause de leur appartenance ethnique et de leur religion. En termes juridique on parle de crimes contre l’humanité, qui comprennent aussi le déplacement forcé et dans des conditions de violence extrême, de près du quart de la population rohingya de la Birmanie.

En à peine un jour et demi de présence ici j’ai pu documenter 15 cas de blessures ou de décès par balles. À l’exception d’une seule personne, toutes les victimes ont été atteintes dans la partie supérieure du corps, le torse ou les bras, et ont été victimes de blessures graves ou mortelles. Ceux qui ont cherché à porter secours aux blessés se sont fait tirer dessus à leur tour.

Lorsque je me suis assise pour parler à Karam, un jeune homme du village de Maungdaw, il s’est crispé et a marqué son inconfort lorsqu’il a essayé de s’installer sur une chaise. Ses blessures étaient toute fraiches. Il a soulevé son «lungi», un habit traditionnel masculin porté en Birmanie, pour révéler une cicatrice parfaitement symétrique en travers de ses jambes. Karma a été battu pour avoir tenté de sauver son frère de 17 ans qui s’était fait tirer dans le dos par les forces de sécurité en tentant de fuir.

Les coups assénés à Karam étaient si violents que les tiges métalliques et les bâtons utilisés pour fouetter ses jambes avaient laissé de profondes empreintes. Ses côtes cassées rendaient par ailleurs sa respiration difficile. Karam a réussi à échapper au groupe de soldats qui le poursuivait et à emporter son frère avec lui. Un groupe de Rohingyas a essayé de l’aider à trouver des soins médicaux de l’autre côté de la frontière. Le frère de Karam n’y est jamais parvenu, il est mort en traversant la rivière.

De tels témoignages sont communs au Bengladesh. Depuis 1978, des vagues successives de réfugiés rohingyas ont abandonné leurs foyers suite aux attaques de l’armée pour se lancer dans un voyage désespéré et tenter de retrouver leur dignité et une aléatoire sécurité. Les camps gérés par le HCR se sont remplis depuis bien longtemps, et les abris de fortune ou les nouveaux arrivants ont cherché une place pour dormir sont surpeuplés. Les témoignages des réfugiés coïncident exactement avec ce qu’a observé Amnesty International en décembre dernier. Nous avions alors conclu que les attaques systématiques menées contre les Rohingyas constituaient des crimes contre l’humanité.

La crise ne date pas d’aujourd’hui et se développe au contraire depuis des décennies. Le sort des Rohingyas est profondément lié à un système discriminatoire qui leur dénie toute reconnaissance et toute dignité La loi birmane sur la nationalité de 1982 leur a retiré des droits fondamentaux que chacun devrait pouvoir considérer comme acquis. Les Rohingyas, comme les autres minorités ethniques en Birmanie, ont été systématiquement marginalisés et la société birmane est fracturée de longue date. La violence à laquelle nous assistons aujourd’hui en est la conséquence.

Aung San Suu Kyi siège peut-être au gouvernement mais elle ne le contrôle pas. Elle travaille certes dans l’ombre des militaires, qui contrôlent toujours les principaux ministères, un quart du parlement et la sécurité intérieure. Mais elle porte dans les événements actuels une large responsabilité morale qu’elle aurait dû assumer depuis longtemps. Loin de prendre la défense des Rohingyas ou, au pire, de rester silencieuse, elle a choisi d’utiliser son autorité et sa voix pour couvrir les abus qui sont en train d’être commis par l’armée birmane. Elle a diabolisé les travailleurs humanitaires en les accusant de soutenir les « terroristes », et a rejeté toutes les accusations de violations des droits humains qui se sont fait entendre. 

La responsabilité principale de la crise est toutefois à mettre sur le compte  de l’armée birmane qui a mis en place une politique répressive à l’encontre de l’ensemble de la communauté rohingya. Elle devra un jour répondre des crimes qu’elle a commis. Mais tant que la communauté internationale ne s’occupera pas sérieusement de ce qui se passe dans ce pays, rien n’empêchera l’armée d’incendier des centaines d’autres maisons, entrainant la fuite d’encore plus de personnes.

Mohammed, un réfugié rencontré au Bangladesh m’a montré sa jambe gauche blessée par une balle. C’est en essayant d’échapper aux militaires qu’il a été atteint. Il s’est caché dans des buissons, a vu de loin les soldats attacher les mains de son frère dans le dos avec une corde. Un peu plus tard Mohammed a essayé d’appeler son frère sur son téléphone mobile pour prendre de ses nouvelles. Un soldat a répondu: «Ton frère est mort. Tu peux sortir de ta cachette et venir le chercher!»

La communauté internationale doit agir maintenant faute de quoi il ne restera bientôt de la communauté rohingya de Birmanie que des cadavres et les ruines brûlées de leurs maisons.

Merci pour votre don

Votre engagement est notre force. Merci pour votre don