Des militant·e·s pro-Erdogan réuni·e·s sur la place Taksim à Istanbul, à la suite de l'échec du coup d'État. Juillet 2016.  © AFP/Getty Images
Des militant·e·s pro-Erdogan réuni·e·s sur la place Taksim à Istanbul, à la suite de l'échec du coup d'État. Juillet 2016. © AFP/Getty Images

Turquie Droits humains : le risque d'un retour en arrière

Article signé par Katy Pownall, rédactrice au Service de presse d'Amnesty International, paru le 22 juillet 2016 dans le journal Times.
Le coup d’État ne doit pas être utilisé comme un prétexte pour faire reculer les droits humains.

Heure de pointe sur le pont du Bosphore à Istanbul : les automobilistes cherchent à changer de file, les klaxons retentissent, un jeune homme se faufile entre les véhicules, les bras chargés de dizaines de pièces d’étoffe rouge, marquées du croissant et de l’étoile emblématiques du pays. Il vend des drapeaux turcs.

À la vue de tant d’animation, on a du mal à croire qu’une semaine plus tôt ce même pont était le théâtre d’un sanglant massacre. Ce pont, qui avait été investi par des soldats lourdement armés et des tanks, les Stambouliotes comprenant alors que l’armée cherchait à s’emparer du pouvoir.

Même si, en apparence, la vie a repris son cours dans les rues d’Istanbul, ses habitants vivent dans un tout autre monde que celui qui était le leur une semaine plus tôt.

Durant ces sept derniers jours, quelque 60 000 fonctionnaires, dont des membres de l’administration, des magistrats, des policiers et des universitaires, ont été suspendus ou démis de leurs fonctions. Plus de 10 000 personnes sont incarcérées dans des centres de détention (officiels ou non officiels), où les mauvais traitements seraient généralisés. Plusieurs dizaines de médias et de journalistes se sont vu retirer leur licence.

Une vague de répression sans précédent

Nous sommes face à une vague de répression sans précédent, dont l’ampleur est inédite en Turquie depuis les années sombres de la dictature militaire dans les années 1980. Les opérations de purge et d’arrestation ne sont pas limitées, de toute évidence, aux personnes directement responsables des crimes qui ont été commis la semaine dernière lors de la tentative de coup d’État. Or, des éléments inquiétants donnent à penser que ces opérations ne sont qu’un commencement.

Mercredi 20 juillet dans la soirée, le président a instauré l’état d’urgence dans tout le pays pour trois mois au moins, conférant au Premier ministre et à son gouvernement le pouvoir de prendre des décisions par décret et de contourner le Parlement. Le lendemain, un porte-parole du gouvernement a annoncé que la Turquie limiterait officiellement certains droits inscrits dans la Convention européenne des droits de l’homme. Aux appels à la vengeance lancés par ses sympathisants, le président Erdogan a répondu publiquement à plusieurs reprises qu’il était prêt à rétablir la peine de mort.

Même si, dans leur immense majorité, les habitants sont soulagés que le coup d’État ait échoué, les actions menées par le gouvernement au cours de la semaine dernière ont suscité de nouvelles craintes dans la population. Les personnes qui critiquent la politique gouvernementale ou dénoncent les violations commises risquent aujourd’hui d’être accusées d’être en faveur du coup d’État. En cette période de passions exacerbées, d’arrestations massives, de suspension de fonctions et de purge dans l’enseignement et dans les médias, cette accusation est dangereuse.

La crainte des représailles

La semaine dernière, une petite délégation d’Amnesty International se trouvait à Istanbul afin de faire toute la lumière sur l’ampleur des violations des droits humains commises depuis les événements qui se sont produits sur le pont du Bosphore et ailleurs en ce vendredi 15 juillet. Quelque 265 personnes ont perdu la vie et plusieurs centaines d’autres ont été blessées avant que l’ordre soit rétabli et que le coup d’État avorte. Certaines des personnes décédées ont été qualifiées de «putschistes».

Des scènes de lynchage et de violence montrant des «putschistes» frappés, voire tués, par des gens sont relayées. Elles se sont déroulées sous les yeux de policiers. Et, bien souvent, les personnes témoins de ces agissements ont peur de parler.

Au moins deux journalistes se trouvaient sur le pont du Bosphore, couvrant les affrontements entre des manifestants et les soldats qui avaient investi le pont dans les premières heures de la tentative de coup d’État. L’un d’entre eux a semble-t-il été tué par des soldats qui ont ouvert le feu tandis que l’autre a été violemment battu par la foule en colère.

De nombreux journalistes que nous avons contactés pour évoquer les mesures prises par le gouvernement afin de mater le coup d’État et en réponse à celui-ci étaient terrifiés. L’un d’entre eux nous a dit qu’on trouvait sur les réseaux sociaux de nombreux commentaires de haine, et qu’il craignait des représailles de la part des autorités comme des sympathisants du gouvernement s’il s’exprimait.

Nous avons rencontré une réaction similaire de la part des avocats, des médecins et des proches de personnes qui avaient été arrêtées. La peur est palpable et, de fait, il nous manque pour le moment de nombreuses informations sur les événements de la nuit du vendredi 15 juillet et sur la répression gouvernementale qui a suivi. Qui a été tué et qui a été blessé ? Qui est responsable de ces actes et dans quelles circonstances se sont-ils déroulés ?

Le président soutient que la démocratie l’a emporté en Turquie, mais les mesures répressives prises par le gouvernement durant la semaine dernière menacent l’état de droit, les garanties des droits humains et l’épanouissement de la société civile, notamment des médias, qui ne sont plus libres d’analyser la politique suivie par les autorités ni de la critiquer.

Le gouvernement turc s’est engagé sur une voie dangereuse : les décisions qu’il prendra dans les semaines et les jours à venir seront déterminantes, car elles permettront de savoir si la tentative de coup d’État militaire se traduira par une reconnaissance de la primauté de l’état de droit et des droits humains ou bien par un retour aux années sombres de la répression, de la torture et de la détention arbitraire à grande échelle.