De nombreux étudiants se voient refuser l'entrée des cours à cause de leurs activités militantes. © Hanif Shoaei/Demotix
De nombreux étudiants se voient refuser l'entrée des cours à cause de leurs activités militantes. © Hanif Shoaei/Demotix

Iran Sale temps pour les étudiants contestataires

26 septembre 2013
Alors que débute l'année universitaire en Iran, de très nombreux étudiants ne peuvent toujours pas assister aux cours. Nombre d'entre eux sont toujours exclus de l'université parce qu'ils militent, même pacifiquement, pour la défense des droits humains ou pour des causes politiques.



D'autres – ils sont plusieurs dizaines - croupissent en prison, où ils endurent de terribles interrogatoires, la torture et d'autres mauvais traitements, et des conditions de détention pénibles. Comme on peut s'y attendre, ils sont en général déclarés coupables à l'issue de procès iniques.

L'expérience d'une étudiante

Rozhin Mohammadi, une jeune étudiante et blogueuse de 27 ans, ne sait que trop bien ce que ces étudiants vivent derrière les barreaux. Elle a fui l'Iran en 2011 après des années de harcèlement par les autorités. Elle a récemment raconté son calvaire à Amnesty International.

Rozhin Mohammadi a été arrêtée pour la première fois le 14 novembre 2011 à son arrivée à l'aéroport Imam Khomeini de Téhéran. Elle avait suivi des études aux Philippines. Relâchée le lendemain après le versement d'une caution de 20 000 dollars des États-Unis, elle a été de nouveau arrêtée le 23 novembre, puis détenue pendant deux semaines à la prison d'Evin, où elle a été soumise à des interrogatoires musclés qui duraient des journées entières et pendant lesquels elle avait les yeux bandés.

Elle a raconté à Amnesty International que le premier jour, le pire de tous, l'enquêteur l'a frappée à la tête et au visage et l'a menacée de viol. Elle a été interrogée sur ses activités et sur d'autres militants, notamment sur Hossein Ronaghi Maleki, un blogueur et prisonnier d'opinion qui a fait l'objet d'une action d'Amnesty International.

Rozhin Mohammadi a entre autres choses été forcée de faire des «aveux» devant une caméra vidéo, et en particulier d'«avouer» qu'elle avait eu des relations sexuelles hors mariage – une infraction qui, en Iran, est passible d'une peine de flagellation. Elle a indiqué à Amnesty International que rien de tout ce qu'on l'avait forcée à «avouer» n'était vrai.

Un jour, alors qu'elle se trouvait dans la salle d'interrogatoire dont la porte était ouverte, elle a entendu des hurlements qui venaient de la pièce voisine.  C'était son frère. Il avait été suspendu au plafond pendant des heures; il avait les épaules disloquées, le nez cassé, une oreille abîmée et des hématomes sur tout le corps. Rozhin Mohammadi a été si traumatisée qu'elle a été victime de convulsions et de pertes de mémoire. Elle a fini par recevoir quelques soins et a été relâchée.

La personne qui avait soumis la jeune étudiante aux interrogatoires a continué à la harceler, elle et sa famille, en les appelant tous les jours et en disant à ses parents que leur fille serait violée et tuée.

Des études rendues impossibles

Ce n'était pas la première fois que Rozhin était confrontée à des politiques arbitraires. Plusieurs années auparavant, en 2006, alors qu'elle faisait des études pour devenir vétérinaire, elle avait été exclue de l'université de Téhéran dès la fin du premier semestre. Alors qu'elle avait bien réussi dans plusieurs disciplines, elle avait eu la note zéro dans toutes les matières et le doyen de la faculté lui avait dit qu'il valait mieux qu'elle ne fréquente pas l'université.  Elle n'a pas pu se réinscrire au semestre suivant et on lui a dit qu'elle ne pourrait pas reprendre ses études.

Comme elle ne pouvait pas poursuivre sa formation en Iran, elle est partie aux Philippines où elle a décidé de faire des études de médecine. En 2009, alors qu'elle se trouvait en Iran, les services de sécurité se sont intéressés de près à Rozhin Mohammadi et à son engagement auprès du mouvement des Verts et de la campagne présidentielle de Mehdi Karroubi. Juste avant la date à laquelle elle devait repartir aux Philippines pour ses études, elle a reçu un appel du ministère iranien des Renseignements et un avertissement: si elle continuait de militer elle serait arrêtée.

Elle n'a pu repartir que cinq mois plus tard, en 2010, et seulement après avoir signé sous la contrainte un document dans lequel elle s'engageait à ne rien faire qui puisse nuire au gouvernement iranien.

Même si Rozhin Mohammadi et son frère ont pu fuir l'Iran, d'autres étudiants sont emprisonnés dans les geôles iraniennes uniquement du fait de leurs activités politiques ou en faveur des droits humains.  À travers tout le pays, des étudiants qui militent risquent d'être arbitrairement arrêtés et interrogés, ou expulsés et exclus du système d'études du fait de leur religion.


Le système des étoiles: comment les universités fichent leurs étudiants

Après l'élection présidentielle controversée de 2009, alors que le nœud se resserrait autour des universités et des étudiants, les campus étaient considérés comme des foyers de dissidence par excellence. Les manifestations pacifiques qui se déroulaient tous les ans à travers les campus à l'occasion de la Journée nationale de l'étudiant ont parfois été violemment dispersées et des dizaines d'étudiants arrêtés et incarcérés.

Nombre d'entre eux se sont vu attribuer des «étoiles» et ont par la suite été interdits d'étude. Dans les universités iraniennes, les comités de discipline ont couramment recours à une pratique discriminatoire qui consiste à attribuer aux étudiants des «étoiles» (mentions ajoutées au dossier personnel d’un étudiant) lorsqu’il a été constaté qu’ils ont participé à une activité «suspecte», par exemple à des actions politiques ou de défense des droits humains pacifiques. Un étudiant qui s’est vu assigner trois «étoiles» ne peut généralement plus poursuivre ses études.

Plusieurs générations d'étudiants ont depuis eu leur vie brisée, leurs espoirs d'avoir un diplôme et un bon emploi anéantis. Beaucoup n'ont pas eu d'autre choix que de quitter l'Iran parce que, comme la plupart des étudiants dans le monde, ils ont mené des débats et contesté l'ordre établi et ils se sont levés pour défendre leurs droits.

Quatre années plus tard, Amnesty International continue à agir pour la libération des étudiants prisonniers d'opinion, dont certains sont emprisonnés depuis 2009 après avoir été déclarés coupables d'infractions vaguement définies portant atteinte à la sécurité nationale.

Parmi eux figurent: Majid Tavakkoli, dirigeant étudiant et lauréat en 2013 du prix norvégien de la Paix décerné à des étudiants, qui purge une peine de neuf années d'emprisonnement pour un discours prononcé pendant une manifestation à l'occasion de la Journée nationale des étudiants; Bahareh Hedayat, étudiante et défenseure des droits des femmes, qui purge une peine de 10 années d'emprisonnement pour diverses infractions, dont «rassemblement et collusion en vue de commettre des infractions compromettant la sécurité nationale»; Sayed Ziaoddin (Zia) Nabavi, militant étudiant déjà marqué d'«étoiles» et cofondateur du Conseil de défense du droit à l'éducation, qui purge une peine de 10 ans de prison pour «inimitié à l'égard de Dieu»; Majid Dorri, membre du Conseil de défense du droit à l'éducation, déclaré coupable de diverses infractions dont «inimitié à l'égard de Dieu» pour lesquelles il purge six ans et demi de prison; et Navid Khanjani, membre de l'Association contre la discrimination dans l'éducation, qui purge une peine de 12 ans de prison pour des infractions liées à son action en faveur d'organisations de droits humains.

Amnesty International a appris avec satisfaction l'annonce, par les autorités iraniennes, que les étudiants marqués d'«étoiles» et exclus de l'éducation entre 2011 et 2013 seraient autorisés à s'inscrire pour cette année universitaire. Le ministère des Sciences a toutefois déclaré que les étudiants marqués d'«étoiles» avant 2011, dont le prisonnier d'opinion Zia Nabavi, seraient obligés de repasser les examens nationaux d'entrée à l'université pour pouvoir se réinscrire.

Amnesty International prie instamment les autorités iraniennes d'autoriser tous les étudiants qui ont été marqués d'«étoiles» de reprendre leurs études, et de remettre en liberté tous ceux qui purgent des peines de prison uniquement pour avoir exercé pacifiquement leurs droits à la liberté d'expression et leurs droits de réunion et d'association.