Depuis son emprisonnement en 2010 au Maroc, Ali Aarrass a été victime de multiples violations des droits humains. © Droits réservés
Depuis son emprisonnement en 2010 au Maroc, Ali Aarrass a été victime de multiples violations des droits humains. © Droits réservés

Lettre d’Ali Aarrass «Les journées sont interminables mais tant que je suis conscient, je résiste à tout»

15 décembre 2015

Cela fait exactement cinq ans que les autorités espagnoles ont renvoyé de force vers le Maroc Ali Aarrass, qui a la double nationalité belge et marocaine, décision contraire à leurs obligations en vertu du droit international relatif aux droits humains.

Dès son arrivée au Maroc, Ali Aarrass a, dit-il, été placé en détention au secret et torturé pendant 12 jours dans un centre de détention clandestin situé à Témara, près de Rabat, la capitale. Il purge actuellement une peine de 12 ans d’emprisonnement après avoir été déclaré coupable d’appartenir à un groupe criminel et d’avoir fourni des armes à celui-ci, au terme d’un procès inique et sur la base d’«aveux» obtenus sous la torture. En septembre 2012, le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture lui a rendu visite en détention et a indiqué avoir constaté des marques de torture compatibles avec ses dires.

Si les autorités marocaines ont annoncé en mai 2014 qu’elles ouvraient une enquête sur les allégations de torture formulées par Ali Aarrass, les avocats de celui-ci ont récemment révélé que l’enquête était close. Ils disent n’avoir pas été informés que d’éventuels témoins avaient été interrogés ni que d’éventuels lieux identifiés avaient été perquisitionnés, et n’ont toujours pas reçu le rapport médical de l’examen que leur client a subi il y a un an.

Grève de la faim

Ali Aarrass est toutefois déterminé à obtenir justice. Cette année, il a observé une grève de la faim de 72 jours, exhortant les autorités marocaines à le libérer et dénonçant le fait que la Cour de cassation n’ait toujours pas statué sur son cas, près de trois ans après qu’il a fait appel de sa condamnation. Dans une lettre émouvante publiée lundi 14 décembre, il a remercié ses sympathisants et toutes les personnes lui ayant écrit, pour lui avoir donné de la force et de l’espoir de manière ininterrompue.

Amnesty International n’est pas en mesure de confirmer tout ce que dit Ali Aarrass dans cette lettre, et les opinions qu’il exprime n’engagent que lui, mais l’organisation estime qu’il s’agit d’une déclaration personnelle importante et qu’elle mérite d’être rendue publique.

La lettre d’Ali

«Les journées sont interminables mais je tente de garder le cap, pour ma famille, pour moi. J'aimerais tellement les revoir. Mes parents, mon épouse, ma fille que j'aime tant. Ils me manquent tous tellement...

Je me retrouve toujours seul dans cette cellule parce que je suis détenu sous un régime de haute sécurité, qui implique mon isolement permanent. Il n'y a jamais rien pour se distraire. Pourtant j'arrive à vivre tout en espérant le meilleur que je puisse avoir dans cette prison : l'appel téléphonique à ma famille, entendre leur voix, m'assurer qu’ils vont bien, échanger des rires avec eux.... C'est mon oxygène...

Puis il y a les quantités de courriers que je reçois de partout, grâce à Amnesty International. C'est mon baume au cœur! Mon énergie!

Les journées sont interminables mais tant que je suis conscient, je prends le dessus et je résiste à tout. Aux menaces, aux humiliations, aux insultes et même aux mauvais traitements...

Je suis encore sous le traumatisme dû à la torture et aux mauvais traitements vécus.

Les parties les plus pénibles sont les nuits. 

La nuit dernière, comme de tas d'autres nuits, je me suis réveillé en sueur à cause d'un cauchemar. Il était 3 heures du matin. Ces sursauts provoqués par frayeurs et angoisses sont habituels et m'obligent à me lever et à faire des va et viens le long de ma cellule. J'ai du mal à marcher mais je me suis forcé. Je suis encore sous le traumatisme dû à la torture et aux mauvais traitements vécus depuis bien trop longtemps, qui perdurent. La journée j'arrive à surpasser mes peurs, mais pendant mon sommeil mon subconscient prend le dessus et contre cela je ne sais rien faire.

Je passe pas mal de temps à essayer de retrouver sommeil, très souvent en vain parce que pour bien dormir il faut se sentir en lieu sûr. J’en profite pour faire ma prière de l'aube. C'est dans ce silence perturbé par mes pleurs que je me recueille et implore Dieu de veiller sur ma famille, mes connaissances, tous les opprimés du monde entier... Je réserve la fin de ma prière pour Le supplier de me rendre justice et liberté. Je Le remercie pour le droit à la vie qu'Il m'a donné et pour les bienfaits dont Il m'a comblé, quoi qu'il en soit...

Il fait toujours noir lorsque je termine. Le sommeil finit par me vaincre mais les bruits des clés dans les serrures et les voix des gardiens me réveillent de nouveau. Il faut que je m’apprête pour recevoir le petit déjeuner.

Ce sont mes nuits depuis bien longtemps...

On a beau me dire que tout le soutien l'extérieur ne servira à rien, je reste persuadé que c'est faux.

On a beau me dire que tout le soutien l'extérieur ne servira à rien, je reste persuadé que c'est faux. Parce que même si je ne retrouvais pas ma liberté avant la fin de cette peine injuste, je peux vous garantir que le travail des défenseurs des droits de l'homme nous fait le plus grand bien !

Et si j'avais un message à faire passer au monde entier, ce serait le suivant :

Vous qui jouissez d'une liberté totale !
Vous qui n'avez pas idée de que ce serait que de la perdre !
Vous qui préférez peut être l'ignorer !
Vous qui pensez que cela n'arrive qu'aux coupables !

Détrompez-vous, je suis un homme innocent et me voilà pourtant !

Prenez quelques minutes pour encourager et soutenir ces défenseurs des droits de l'homme et leur travail.

Ce travail qui permet à des personnes comme moi de tenir bon et de garder espoir.

De ne jamais nous sentir seuls !

Quand on est accompagné, on a une capacité à résister et à dénoncer ce qui reste incompréhensible pour beaucoup et surtout pour ceux qui nous soumettent à ces conditions inhumaines.

Il y a des choses qui ne s'oublient pas.

Je n’oublierai jamais ceux qui me soutiennent.»

Ali Aarrass
Prison de Salé II
Maroc