Les habitants fuient les villes sur lesquelles s'abattent les obus. © Amnesty International
Les habitants fuient les villes sur lesquelles s'abattent les obus. © Amnesty International

Syrie Pas de répit pour les millions de déplacés

20 juin 2013
Près de six millions de Syriens ont été déplacés par le conflit qui sévit dans leur pays et qui fait chaque jour de nouvelles victimes et de nouvelles destructions. La grande majorité (4,25 millions) de celles et ceux qui ont dû, face à l’escalade de la violence, quitter leur domicile sont déplacés sur le territoire syrien (les autres étant réfugiés, généralement dans les pays voisins).

Ces personnes déplacées à l’intérieur de leur pays sont extrêmement vulnérables. Nombre d’entre elles sont bloquées dans des zones contrôlées par les forces de l’opposition, qui ne cessent d’être bombardées par les forces gouvernementales, et ne reçoivent qu’une aide internationale limitée voire inexistante. La plupart ont été déplacées à plusieurs reprises, dans leur quête constante de sécurité, voyant leurs espoirs brisés à chaque nouvelle attaque. En effet, parmi les hommes, les femmes et les enfants tués ces derniers mois, un grand nombre ont trouvé la mort là même où ils s’étaient rendus pour être en sécurité.

Plusieurs dizaines de milliers de Syriens déplacés ont trouvé refuge dans des camps de fortune de plus en plus vastes, qui ont fait leur apparition à proximité de la frontière turque à partir d’août-septembre 2012, lorsque la Turquie a de fait fermé ses portes aux réfugiés syriens.

Conditions humanitaires déplorables

Si ces camps offrent une relative sécurité, les forces gouvernementales syriennes ne bombardant généralement pas les zones frontalières, les conditions humanitaires y sont effroyables. Les occupants n’ont guère de quoi se nourrir, n’ont quasiment pas accès à des installations médicales et sanitaires, et sont entassés les uns sur les autres dans des abris qui ne protègent pas des intempéries.

Quand, en mars 2013, Amnesty International s’est rendu dans le plus grand camp de déplacés du pays, à Atmeh, où quelque 21 000 personnes ont trouvé refuge, l’eau s’infiltrait dans les tentes et le sol n’était plus qu’une boue épaisse et glissante en raison des fortes pluies, tandis que les eaux usées s’écoulaient entre les tentes. La nourriture distribuée, de médiocre qualité, n’était pas suffisante, et de nombreux occupants du camp qui se plaignaient de problèmes de santé n’étaient pas soignés.

Retour impossible

Un grand nombre des déplacés ont expliqué qu’ils avaient rejoint la frontière dans l’espoir de passer en Turquie. D’autres avaient trouvé refuge dans la région frontalière pour échapper provisoirement aux bombardements, comptant sur la fin des attaques qui leur permettrait de rentrer chez eux. Cependant, les bombardements se poursuivent sans relâche et les lignes de front ne cessent de bouger si bien que, pour de nombreux déplacés, tout retour chez eux demeure impossible.

Si les camps sont peut-être l’aspect le plus visible des déplacements, ils n’abritent qu’un très faible pourcentage des personnes déplacées, mais ils n’en restent pas moins incapables d’assurer les services de base et d’accueillir d’autres Syriens qui cherchent désespérément un abri sûr. En effet, l’écrasante majorité des personnes déplacées (soit environ 4,25 millions de personnes d’après les estimations des Nations unies, mais ce chiffre pourrait être plus élevé) ne sont pas dans les camps qui leur sont destinés. Elles vivent à l’étroit chez des proches, ou se sont réfugiées dans des appartements loués ou abandonnés, des écoles ou d’autres bâtiments, des immeubles inachevés ou même d’anciennes grottes romaines à la campagne. La priorité à leurs yeux : trouver un abri ne serait-ce qu’un petit peu plus sûr que leur logement, qu’elles ont perdu ou été contraintes d’abandonner. La nourriture, l’eau, l’électricité et d’autres services de base sont désormais un luxe pour un grand nombre d’entre elles.

Déplacement massifs de population

Dans toutes les villes et villages où Amnesty International s’est rendu au cours des 15 derniers mois, soit plusieurs dizaines, l’organisation a trouvé de nombreux déplacés. Les camps de personnes déplacées situés le long de la frontière turque ne cessent de s’étendre. Parallèlement à l’intensification des bombardements aériens et d’autres attaques, en particulier depuis août 2012, le nombre de Syriens déplacés a été démultiplié. Par exemple, Maaret al Naaman, qui comptait quelque 100 000 habitants et accueillait de nombreuses personnes déplacées des zones voisines jusqu’à la fin de l’année dernière, a été pratiquement désertée lorsque les forces de l’opposition ont investi la quasi-totalité de la ville, qui est devenue la cible d’attaques menées par les forces gouvernementales.

Près de la moitié de la population d’Alep, plus grande métropole syrienne, a été déplacée. Certains de ses habitants ont fui par crainte d’être arrêtés, d’autres en raison des fréquents bombardements qui ont dévasté des quartiers entiers. Les 18 et 22 février 2013, plus de 160 habitants de trois quartiers de l’est de la ville ont été tués et des centaines d’autres blessés lors de trois tirs de missiles balistiques qui ont réduit les trois quartiers en ruines et fait plusieurs centaines de sans-abri. Dans le quartier de Jabal Badro, qui a été visé par le premier raid le 18 février 2013, Hussein al Saghir, un adolescent de 15 ans, a raconté à Amnesty International que ses cinq frères, ses belles-sœurs, ses nièces et ses neveux (soit 16 personnes au total) avaient tous été tués. Montrant du doigt un tas de décombres, où était autrefois érigée sa maison, il nous a dit: «Toute ma famille vivait ici; nous avions 10 maisons. Ma mère a été gravement blessée et est hospitalisée en Turquie. Elle ne sait pas que ses fils sont morts. Mon oncle, Mohamed Ali, a perdu 27 membres de sa famille. Il a perdu la raison; il ne sait plus rien et vit maintenant à la campagne. Toutes les personnes qui ont survécu sont allées vivre ailleurs, chez des proches ou des amis. Ici, il n’y a plus que des ruines.»

La détresse des habitants ignorée par les médias

Un grand nombre de personnes déplacées, en particulier celles qui se trouvent dans des zones contrôlées par l’opposition, ne reçoivent guère d’aide internationale, d’une part parce que ces zones sont dangereuses et difficiles d’accès, d’autre part en raison des restrictions imposées par le gouvernement syrien à la liberté de mouvement des organismes humanitaires internationaux. Les agences des Nations unies ont demandé aux autorités syriennes de les laisser se rendre dans les zones contrôlées par l’opposition, où les personnes déplacées ont des besoins bien plus criants et courent des risques bien plus grands en raison des bombardements incessants menés sans discrimination par les forces gouvernementales. À ce jour, la Syrie ne les a cependant pas autorisés à mener des opérations d’aide transfrontalières qui, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, constitueraient le moyen le plus sûr et le plus efficace de venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin.

Les personnes déplacées ont souvent été les victimes invisibles et oubliées de ce conflit brutal, les médias privilégiant les aspects les plus frappants du conflit – les combats et les attaques de grande ampleur – ainsi que les querelles politiques entre le gouvernement et l’opposition en Syrie ainsi que leurs soutiens internationaux.

Il est indispensable que les dirigeants mondiaux parviennent à surmonter leurs désaccords, à mettre fin à la paralysie internationale qui a permis une telle escalade du conflit syrien et à s’entendre sur des mesures fortes pour faire pression sur les parties au conflit. Il conviendrait, par exemple, qu’ils défèrent la situation en Syrie à la procureure de la Cour pénale internationale, faisant ainsi savoir clairement aux parties au conflit que quiconque commet ou ordonne des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité aura à rendre des comptes.