Colombie Le corps comme champ de bataille

Article paru dans le magazine «Amnistie!», publié par la Section suisse d'Amnesty International, novembre 2004
Amnesty lance la deuxième partie de sa campagne mondiale «Halte à la violence contre les femmes» sur la situation des femmes dans les conflits armés. Le premier rapport sur la Colombie, rendu public à Bogota, est effarant: plus de trois femmes sur cinq sont touchées par la violence.

Le destin de Rina Bolanõ est une exception – pas en raison de son côté tragique, mais parce qu’il a été rendu public. Le 12 août 2003, la bactériologue, qui travaillait au nord du pays dans un programme de santé pour des communautés indigènes, a été enlevée par des membres des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le principal mouvement de guérilla en Colombie, maltraitée et violée à deux reprises. Lorsqu’elle a été relâchée, deux semaines plus tard, elle a osé déposer plainte et raconter en public ce qu’elle avait vécu. Avec de lourdes conséquences: le 12 septembre, Rina Bolaño était accusée d’avoir soutenu la guérilla! Son ravisseur avait entretemps quitté les rangs des FARC, s’était mis à disposition de l’armée et avait accusé sa victime de collaboration. Pendant que son bourreau était intégré dans l’armée, Rina Bolaño, elle, a dû passer un mois en prison. C’est seulement en août dernier que la plainte contre elle a été levée. Quant à sa propre plainte pour viol, rien n’a encore été fait…
«Grâce au courage que cette femme a eu de s’exprimer en public, le thème de la violence contre les femmes a enfin été thématisé», relève Marta Fotsch, experte sur la Colombie auprès de la Section suisse d’Amnesty International. Ce cas montre également avec quelle rapidité une femme peut passer du statut de victime à celui de coupable dès qu’elle fait mine de se défendre. Marta Fotsch a rencontré Rina Bolaño alors qu’elle accompagnait une experte d’Amnesty sur les questions genre, lors de deux missions d’enquête sur le terrain. Mener des entretiens avec des survivantes n’a pas été chose facile, explique Marta Fotsch: «Par peur de la stigmatisation et des menaces, les femmes ne sont souvent guère prêtes à parler, et encore moins à porter plainte.»

Esclaves sexuelles

«En Colombie, le corps des femmes est un territoire de guerre, sur lequel les parties en conflit mènent bataille.» Le rapport d’Amnesty International, rendu public en octobre à Bogota, est effrayant. En l’an 2000 déjà, le document du Programme des Nations unies pour le développement avait établi qu’en Colombie 60 à 70 % des femmes ont été victimes de violence. La violence sexuelle en particulier est utilisée comme arme de guerre. Dans la majorité des cas, les responsables sont les paramilitaires et les forces de sécurité. La guérilla utilise également la violence sexuelle, lors des enlèvements ou en forçant les combattantes à avorter ou à recourir à des contraceptifs.
Les acteurs armés utilisent aussi des femmes comme esclaves sexuelles, ou forcent la population féminine, dans les territoires qu’ils contrôlent, à suivre des règles strictes de comportement, qui violent leur intimité.

Eternelle impunité

«Le gouvernement colombien et le public ont trop longtemps mis ce problème de côté, le considérant comme privé», souligne Marta Fotsch. L’impunité est la règle. Les cas de viols n’apparaissent pratiquement jamais dans les statistiques, les plaintes – rares – ne font pas l’objet d’enquêtes et les coupables ne sont jamais traduits en justice. Selon Amnesty International, le gouvernement n’a pas pris les mesures adéquates pour faire changer la situation. Et ceci malgré le fait que la Colombie ait ratifié la Convention pour l’élimination de toute forme de violence contre les femmes (CEDAW) et de nombreuses autres conventions de l’ONU garantissant aux femmes le droit à une vie sans violence sexuelle. «Par cette campagne, nous voulons exercer une pression mondiale pour que la violence contre les femmes en Colombie soit reconnue comme un problème, aussi bien au niveau du pays qu’au niveau international», ajoute Marta Fotsch. «Les femmes qui sont victimes de violence dans un conflit armé doivent enfin avoir une voix.»