Les délégués d’Amnesty font part de leur préoccupation sur le Darfour. © AI
Les délégués d’Amnesty font part de leur préoccupation sur le Darfour. © AI

Mission d'Amnesty International au Soudan «Le gouvernement doit enfin prendre ses responsabilités»

Article paru dans le magazine «Amnistie!», publié par la Section suisse d'Amnesty International, novembre 2004
Samkelo Mokhine, juriste de 35 ans et porte-parole de la Section sud-africaine d’Amnesty International, a participé à une mission au Soudan en septembre dernier. Il décrit ses impressions personnelles sur la crise des droits humains au Darfour.

AMNISTIE!: Quelle est votre impression des personnes que vous avez rencontrées dans les camps de réfugiés?

Samkelo Mokhine: Les gens dans les camps étaient chaleureux et hospitaliers. Comme ils avaient rencontré des collaborateurs de l’ONU et d’autres organisations humanitaires avant nous, ils nous ont accueillis avec beaucoup de curiosité. Avec l’aide d’un interprète, ils ont pu nous raconter leur histoire. Ce sont surtout les personnes qui n’ont pas accès à l’aide du Programme alimentaire mondial qui ont cherché le contact avec nous. Les gens essaient de vivre leur souffrance avec dignité mais, sans nourriture, c’est très difficile.

C’est la première fois qu’Amnesty International a été autorisée à entrer au Darfour. Pourquoi l’accès a-t-il été accordé seulement maintenant ?

De grandes pressions ont été exercées sur le gouvernement de Khartoum afin que des organisations des droits humains comme Amnesty puissent se faire une idée de la situation au Darfour. Nous avions critiqué dans un rapport le fait que seul un nombre très limité de personnes avaient eu le droit de se rendre au Darfour.

Avez-vous été accompagnés par des représentants du gouvernement ou avez-vous voyagé seuls?

D’abord, pendant deux jours, nous avons rencontré des représentants du gouvernement à Khartoum, qui nous ont aussi accompagnés au Darfour. Nous avons passé la plupart du temps à l’ouest du Darfour car c’est là que le plus grand nombre de personnes ont été chassées et tuées. La frontière avec le Tchad est proche – beaucoup de déplacés y ont trouvé refuge. En outre, nous avons interviewé des personnes dans les camps et, dans les villes, rencontré des personnes connues par Amnesty. Beaucoup d’entre elles ont été détenues sans procès préalable.

Vous êtes-vous parfois senti menacé?

Non, je n’ai pas eu l’impression d’être menacé. J’ai vite réalisé que les hommes qui se promènent avec des kalachnikovs et portent différents uniformes sont soumis, à un certain degré, à un contrôle de l’Etat. J’ai aussi dû m’habituer aux couvre-feux et aux contrôles, mais ensuite je me suis senti un peu mieux. Parfois, la nuit, nous avons entendu des coups de feu, mais nous n’avons jamais paniqué.

A quel point la faute peut-elle être mise au compte du gouvernement? A-t-il vraiment essayé de mettre un terme au conflit?

Les tensions entre les nomades et les paysans du Darfour existent depuis longtemps. Selon les récits des déplacés, les tribus nomades ont attaqué les villages, parfois avec l’aide de la police et des militaires, par exemple appuyés par des hélicoptères de l’armée. Le gouvernement est responsable de la sécurité de ses citoyens, mais malgré cela, il n’a pas pu empêcher les meurtres, les expulsions et les viols à une si cruelle échelle. Au mieux, cette manière d’agir peut révéler une non-assistance de la part du gouvernement et, au pire, peut être considérée comme un accord avec les atrocités perpétrées. Le gouvernement a envoyé un corps de police supplémentaire dans la région afin de garantir des «zones sûres». Le problème est que les personnes déplacées se méfient de la police et ne sont pas rentrées dans leurs villages. Le gouvernement décline toute responsabilité dans le conflit, mais j’ai l’impression qu’avec toutes les démarches qu’il entreprend actuellement, il essaie de satisfaire ses engagements internationaux et se plie aux pressions.

Croyez-vous que le gouvernement central réagira à la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU?

Le gouvernement a clairement signalé son intention de vouloir accepter la résolution, même s’il n’est pas d’accord avec son contenu.

Est-ce un conflit ethnique qui a lieu au Darfour?

Il est très difficile d’estimer si le conflit est basé sur des motifs ethniques. Les réfugiés en tout cas l’attribuent aux différences ethniques. Dans l’un des camps, des hommes ne voulaient pas travailler avec notre traductrice parce qu’elle avait la peau plus claire et était peut-être de descendance arabe. Les tensions ethniques ont l’air de jouer un rôle: des paysans et des paysannes africains ont été expulsés, violés et tués. Des nomades de descendance arabe laissent brouter leur bétail sur le sol où se trouvaient autrefois les villages des cultivateurs.

Quelles seraient, à votre avis, les tâches du gouvernement soudanais?

Le gouvernement soudanais doit enfin prendre ses responsabilités. Il doit accepter qu’il n’a pas été capable de protéger les habitants du Darfour. Ce serait un grand pas en avant et une bonne base pour le rétablissement de la confiance qui a fait défaut entre le gouvernement et les habitants du Darfour. Aussi longtemps que la méfiance règnera, tous les efforts du gouvernement seront vains.