Anne Nivat «La Tchétchénie aujourd’hui, c’est pire qu’il y a cinq ans»

Article paru dans le magazine «Amnistie!», publié par la Section suisse d'Amnesty International, novembre 2004
Reporter de guerre, elle se rend régulièrement en Tchétchénie. Comme un caméléon, elle se mêle aux gens et recueille leurs témoignages. Elle a publié deux ouvrages sur ce pays, Chienne de guerre (2000) et La guerre qui n’aura pas eu lieu (2004).

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Venue à Genève pour la promotion de son dernier livre*, fatiguée car interviewée depuis le matin et surtout «assez lasse de se répéter», cette frêle jeune femme tient des propos aiguisés et parle avec émotion de la Tchétchénie : c’est un sujet qui lui «tient à coeur».

AMNISTIE! : Que devient la Tchétchénie aujourd’hui ?

Anne Nivat: La Tchétchénie aujourd’hui, c’est pire qu’il y a cinq ans. C’est un pays qui n’a pas été reconstruit, qui est entièrement détruit, dans lequel il y a des rafles tous les jours, ce qui permet d’éliminer les hommes de sept à septante-sept ans. C’est la nouvelle façon de mener la guerre de la part des 80000 soldats russes qui sont sur place. Le problème tchétchène n’a absolument pas été réglé et je crois qu’il faut se rendre à l’évidence: s’il y a eu, il y a deux ans, la prise d’otages du théâtre de la Doubrovka et, au mois de septembre, celle de l’école de Beslan, c’est bien la preuve que la politique de soi-disant normalisation prônée par le Kremlin n’est pas efficace. Elle est même dangereuse, puisqu’on n’avance absolument pas dans le règlement du conflit.

Etes-vous en situation d’illégalité lorsque vous vous y rendez?

Disons que, selon les Russes, c’est illégal. Je suis correspondante française en Russie et comme tous les correspondants étrangers, j’ai un visa pour la Fédération de Russie, y compris pour la République de Tchétchénie qui, jusqu’à présent, en fait officiellement partie. Par contre, il y a une carte d’accréditation supplémentaire qu’il faut soidisant avoir. Mais je me fiche éperdument de l’existence de cette carte, je vais en Tchétchénie quand je veux, pour le temps que je veux et j’y fais ce que je veux.

Il y a des contrôles routiers: on vous demande parfois vos papiers, non?

On ne me demande pas mes papiers, parce qu’on ne demande pas ses papiers à une femme. Mais je prends des risques…

Qu’est-ce qui vous motive encore à retourner là-bas?

Je retourne en Tchétchénie parce que j’ai failli y perdre la vie et que je dois aux Tchétchènes de continuer à faire mon travail. Sur le terrain, je peux me rendre compte par moi-même du hiatus entre la propagande gouvernementale et la réalité, qui est évidemment complètement différente. Le contexte proprement tchétchène a été dépassé, cette guerre sert d’autres ambitions aujourd’hui. C’est véritablement une question de la Russie qui, sur la scène internationale, voudrait se voir comme une grande puissance alors que son armée est dans le chaos le plus total. Mais comme il y a cette fameuse guerre contre la terreur, internationalement, il vaut mieux être du côté de ceux qui prétendent la faire. La réalité, c’est que personne ne sait quels sont les liens véritables entre quelques indépendantistes tchétchènes et Al-Qaïda, et que personne ne sait comment sortir du bourbier tchétchène aujourd’hui.


Quels contacts avez-vous avec les médias russes, sont-ils libres d’exprimer leur opinion?

Je suis interviewée par mes collègues russes quand je rentre d’un voyage et qu’ils en ont envie ou qu’ils estiment en avoir besoin. Les journalistes russes, malheureusement, pratiquent l’autocensure dans la grande majorité. Ils considèrent que cette guerre est justifiée et que ce que je fais est anormal. C’est-à-dire que la plupart d’entre eux ne comprennent pas. De plus, toutes les télévisions sont des télévisions d’Etat, donc elles servent le pouvoir en place. Et les journaux, même s’ils appartiennent à des oligarques, n’ont pas véritablement envie de le froisser. Pour faire du bon journalisme en Tchétchénie, il faut aller sur le terrain et c’est dangereux. Personne n’a envie de se faire tuer, personne n’a envie de dire la vérité, personne n’a envie de comprendre la complexité de cette guerre. Donc, quand on reste à Moscou et qu’on se fie aux informations qui sont données par l’état-major russe, eh bien on aboutit à la désinformation.

Dans votre livre, vous êtes critique vis-à-vis de vos collègues journalistes…

Ah, c’est le moins qu’on puisse dire! Surtout pour ce qui est de la Tchétchénie. Les journalistes russes  ne font pas leur travail et les journalistes étrangers non plus. Depuis le départ, cette guerre n’a pas été couverte par les caméras de CNN. Je l’ai dit d’ailleurs en direct sur CNN: «No CNN, no war»! De plus, une guerre chasse l’autre, les guerres sont des phénomènes de mode. Maintenant, c’est l’Irak.

Pourquoi ce titre pour votre livre : La guerre qui n’aura pas eu lieu?

C’est mon éditeur qui l’a choisi et je trouve que c’est un très beau titre. Pour moi, ça aurait pu être Chienne de guerre, suite. Parce que c’est la suite chronologique de Chienne de guerre. C’est justement sur le principe de retourner sur les mêmes lieux, retrouver les mêmes personnes, faire la différence entre ceux qui sont morts et ceux qui ont survécu. La guerre qui n’aura pas eu lieu, cela veut dire que si on continue à ne pas la médiatiser, à ne pas la comprendre, à ne plus en parler, ce sera comme si elle n’avait pas eu lieu. Et c’est déjà le cas.

Vous parlez du racisme des Russes à l’égard des Caucasiens, et des Tchétchènes en particulier. Comment l’expliquer?

Les Tchétchènes sont tout le temps présentés comme des bandits, des terroristes. Dès qu’il y a une prise d’otages, c’est sur les Tchétchènes qu’on pointe le doigt et, dans le contexte de guerre contre la terreur, il faut trouver des coupables. Il est difficile avec toute cette propagande et cet état d’esprit de trouver les Tchétchènes très sympathiques. Malheureusement…

Mais il y a des gens qui n’entrent pas dans ce créneau-là? Extrêmement peu. Infiniment peu, c’est terrible. Les Tchétchènes se font-ils arrêter à Moscou?

Oui. Mais ils y sont habitués. On s’habitue à tout. Mes amis tchétchènes qui sont à Moscou, que peuvent-ils faire d’autre? Alors, ils prennent leur passeport avec eux, ils essaient d’être gentils avec le flic qui va les arrêter et souvent ils sont obligés de le payer pour éviter d’aller perdre trois ou quatre heures au poste et éventuellement se faire tabasser.

Y a-t-il encore des humanitaires en Tchétchénie?

Il n’y a jamais eu personne qui soit basé à Grozny même. Ils sont en Ingouchie, à quarante kilomètres. Ils pensent qu’il est plus facile de travailler si on est dans la capitale ingouche plutôt qu’en Tchétchénie où, selon les ONG, c’est trop dangereux.

Quel regard ont-ils sur la situation?

Je ne veux pas porter de jugement sur le travail des ONG. Ce n’est pas mon métier, je trouve qu’il y a justement trop souvent des journalistes qui croient faire du travail humanitaire ou des humanitaires qui se prennent pour des journalistes, et cette mixité ne me plaît pas. Moi, je suis une journaliste pure, je ne suis pas une humanitaire. Je vois fonctionner autour de moi les humanitaires, que ce soit en Irak, en Afghanistan ou en Tchétchénie. Ils font un travail pour certains formidable, mais très souvent également ils se trompent.

Y a-t-il une image qui vous a particulièrement marquée lors de votre dernier voyage en Tchétchénie?

J’en ai cent mille. J’en ai trop. L’hospitalité des gens, la gentillesse…

Vous aimez aussi y aller pour ça, vous avez des amis sur place?

Bien sûr, j’ai des amis dans chaque village tchétchène! J’y suis attendue impatiemment. Ce pays est un mouchoir de poche, tout le monde se connaît et ça fait très longtemps que j’y «traîne». J’aimerais bien un jour pouvoir voir ce peuple et cet espace territorial vivre en paix. Je doute de le voir un jour.