Suisse «Les prétendus abus sont fabriqués par la loi sur l'asile»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°46, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2006.
Quand elle expose les problèmes liés à l’asile, Hélène Küng sait de quoi elle parle: depuis six ans, elle officie comme aumônière au Centre d'enregistrement pour requérant•e•s d'asile à Vallorbe. Présente sur le terrain, elle offre écoute, soutien spirituel, informations et aide pratique. Et se mobilise sans relâche en faveur du 2xNON le 24 septembre.

Hélène Küng, aumônière au CERA. © Fabrice Praz

AMNESTY: Quelles constatations faites-vous des durcissements croissants qui affectent l’asile?
Hélène Küng: La chasse aux papiers d’identité est actuellement déjà notoire. Et elle se retourne toujours contre la personne qui demande l’asile. Si le requérant présente des documents d’identité, on le soupçonne de présenter une demande injustifiée. On dit que c’est une preuve qu’il n’est pas persécuté dans son pays. A l’inverse, si la personne ne présente pas de papiers d’identité, on le lui reproche et on la soupçonne de raconter une histoire mensongère.

Comment font-elles alors pour prouver leur identité ?
Je constate qu’elles se retrouvent dans l’incapacité de faire venir les documents dont elles auraient besoin pour prouver qu’elles sont menacées dans leur pays. Dans le cadre des procédures d’asile normales, de nombreuses personnes ont dû faire recours et entreprendre de nombreuses démarches avant d’obtenir l’asile. Il faut du temps pour rassembler des preuves. Quand on est persécuté dans un pays, on ne se balade pas avec les preuves sur soi ! Cela serait totalement suicidaire. Avec les procédures accélérées, la personne est mise à la rue ou dans les structures d’aide d’urgence au moment crucial où elle devrait produire des preuves. C’est très difficile à faire quand on n’a ni adresse, ni domicile fixe, ni moyens financiers, ni même une possibilité de téléphoner.

Ceux qui défendent la nouvelle loi affirment qu’elle permettra de mieux protéger les «vrais» réfugiés. Vous êtes particulièrement bien placée pour leur répondre puisque vous êtes face à des trajectoires de vie très concrètes…
Cet argument est utilisé depuis longtemps déjà. En réalité, j’ai constaté que les prétendus «abus» sont quasiment fabriqués par la loi. On restreint à un tel point l’accès au statut de réfugié ou à l’admission provisoire que tous ceux qui ne répondent pas à ces critères très stricts sont taxés de profiteurs et d’abuseurs du droit d’asile. Le plus grave, c’est que les personnes ayant réellement besoin de protection ne sont pas forcément protégées. La loi contient énormément de points qui permettent de les exclure pour des raisons formelles (papiers d’identité, etc.). On a bien vu que les précédents durcissements causaient déjà des difficultés aux personnes ayant besoin de protection. Les nouveaux durcissements vont encore aggraver la situation. Et c’est faire preuve de mauvaise foi que de nous accuser d’angélisme et d’idéalisme alors que nous sommes justement sur le terrain et voyons de nos propres yeux ce qui se passe!

Il y a donc beaucoup d’erreurs dans les décisions…
De plus en plus, on soupçonne tous les documents d’être falsifiés. J’ai vu plusieurs cas concrets où les autorités (qui avaient rendu une décision négative) étaient par la suite tout étonnées de voir que la personne n’avait pas menti sur son identité. Ce principe du soupçon systématique met en danger les personnes qui doivent absolument être protégées.

Les personnes persécutées doivent donc elles-mêmes prouver qu’elles disent la vérité?
En effet, le fardeau de la preuve est inversé. Les autorités leur demandent de fournir des preuves rapidement. Mais dans l’isolement, c’est très difficile. Ainsi, à Vallorbe où se trouve le centre d’enregistrement, il n’y a aucun cybercafé. En outre, ils doivent déposer à l’entrée tout document d’identité, carnet d’adresses et téléphone portable ; ils sont dans l’impossibilité de contacter des personnes qui pourraient leur faire parvenir les documents demandés. Les personnes que nous rencontrons dans notre lieu d’accueil ne demandent pas mieux que leur identité soit connue et prouvée. Mais certaines ont aussi peur d’être repérées par un compatriote infiltré. Elles ont peur des représailles. Lors des votations de septembre prochain, les autorités nous demandent en fait d’approuver les dysfonctionnements que nous observons aujourd’hui… en pire !

La majorité des citoyen·ne·s suisses ne sont jamais en contact avec des réfugié·e·s ou des requérant·e·s d’asile. Comment les convaincre de la gravité de la situation et de la nécessité d’aller voter NON?
Je pense que le peuple suisse veut un système qui fonctionne. Il ne sert à rien de lui asséner de grands principes comme la Suisse humanitaire. J’aimerais dire aux citoyens suisses que nous avons un système qui ne marche pas. Les problèmes n’ont fait qu’augmenter ces quinze dernières années. Et on aimerait encore continuer à appliquer des recettes qui ne fonctionnent pas ? Et même les aggraver ? On nous propose de dérégler encore un peu plus le système de l’asile. Pour des raisons purement politiques, on nous affirme que le système doit encore être durci pour être efficace. Mais ça ne correspond pas du tout à la réalité.