Argentine Avortement: être riche ou mourir

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°46, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2006.
Près d’un demi-million d’avortements et cent cinquante décès par an, selon les chiffres officiels. Le double, selon les organisations féministes: la clandestinité de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) fait des ravages en Argentine. L’avortement est la première cause de mort maternelle. La moitié des lits des services de gynécologie sont occupés par des femmes ayant avorté. Mais un large mouvement s’organise depuis deux ans pour tenter de changer les choses.

Pénalisé depuis toujours, sauf en cas de danger pour la santé de la femme enceinte ou en cas de «viol ou d’attentat à la pudeur commis sur une femme idiote ou démente», l’avortement est pourtant une pratique courante que les politicien·ne·s préfèrent ignorer et que l’Eglise catholique, très puissante, condamne dans tous les cas. Les plus pauvres, c'est-à-dire l’immense majorité de la population, dont 40 % vit sous le seuil de pauvreté, abandonnent chaque fois plus l’usage de la tige de persil au profit de la prostaglandine, utilisée pour prévenir les ulcères gastriques. En vente libre dans les pharmacies, elle peut également induire des contractions utérines. «L'apparition de la prostaglandine sur le marché a changé radicalement la donne, non seulement en Argentine, mais dans le reste de l'Amérique latine, explique Alicia Cacopardo, gynécologue à la retraite et membre de la Commission pour le droit à l’avortement. Avec ces comprimés, le risque d'infection a pratiquement disparu, mais celui d'hémorragie demeure.» Les plus fortunées, elles, ont recours à des cliniques privées de luxe qui proposent, moyennant 1 500 pesos (390 euros, soit le double d’un salaire moyen), des IVG par aspiration dans les meilleures conditions d’hygiène et de sécurité possible. «Quelle hypocrisie !, s’indigne Martha Rosenberg, psychanalyste et membre du Forum pour les droits reproductifs. Les cliniques où l’on pratique des avortements sûrs sont utilisées par les filles, les maîtresses, les épouses, les sœurs des gouvernants, des législateurs et des curés, qui disposent de ressources économiques pour accéder à des avortements réalisés dans de bonnes conditions et bien cachés.»

Débat houleux

Depuis deux ans, le débat s’est installé de manière quasi permanente dans les médias, après que dix mille manifestantes ont réclamé, en août 2003, à Rosario (300 km au nord de Buenos Aires), la légalisation de l’avortement, lors de la Rencontre nationale des femmes (qui se tient tous les ans dans une ville différente du pays depuis 1985). Une première en Argentine.

L’année dernière, c’est le ministre de la Santé lui-même, Ginés Gonzalez Garcia, qui s’est prononcé publiquement pour la dépénalisation de l’avortement. Il est également le promoteur du Programme de santé sexuelle et de procréation responsable adopté en juin 2002, qui prévoit la distribution gratuite de préservatifs et d’autres moyens de contraception dans les hôpitaux publics de tout le pays, ainsi que la possibilité pour toutes les femmes, y compris les mineures, de recevoir dans les hôpitaux des informations sur les différentes méthodes contraceptives. Un programme très modéré, mais pourtant qualifié de «promotion de l’avortement» par les personnes opposées au libre choix.

La réponse de l’Eglise aux positions du ministre de la Santé ne s’est pas fait attendre: «Lorsque vous distribuez gratuitement des préservatifs aux jeunes, je me souviens du texte de l’Evangile où notre Seigneur affirme que "si quelqu'un scandalisait les petits, il vaudrait mieux pour lui qu'on suspendît à son cou une meule de moulin, et qu'on le jetât au fond de la mer"», a déclaré l’évêque aux armées, Antonio Baseotto. Dans un pays qui a vécu l’enfer de la dictature (1976-1983), où la méthode favorite des militaires pour faire disparaître les opposant·e·s était de les jeter depuis des avions, encore vivant·e·s, dans l’océan, sous le regard bienveillant d’un prêtre pour soulager la conscience des tortionnaires, ces propos ont fait scandale. Le président de la République, Nestor Kirchner, qui s’est pourtant prononcé contre la dépénalisation de l’avortement, a immédiatement exigé du Vatican qu’il retire son évêque de la vicairie militaire et l’a destitué de son poste de sous-secrétaire d’Etat.

Ces déclarations ont eu le mérite de rouvrir le débat. Immédiatement, de nombreuses personnalités politiques se sont prononcées pour ou contre la légalisation de l’avortement. L’an dernier a été lancée la Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit, réunissant près de deux cent soixante organisations féministes, syndicales, étudiantes, de quartier, de défense des droits humains, ainsi que de nombreuses personnalités du monde du spectacle, des législateurs et législatrices, des écrivain·e·s. Son slogan: «Education sexuelle pour décider, contraceptifs pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir». Des milliers de signatures ont été récoltées dans tout le pays. Elles ont été présentées symboliquement au Parlement le 25 novembre, journée de l’action contre les violences faites aux femmes. Le 28 mai dernier, la deuxième étape de la campagne a été lancée, avec en toile de fond la mise en marche, par le gouvernement, de la réforme du code pénal. Une commission de juristes indépendant·e·s a été créée, qui a proposé, entre autres projets, de dépénaliser l’avortement pendant les trois premiers mois de grossesse. Une initiative encourageante, bien que le gouvernement, face à la réaction de l’Eglise et des milieux de droite, se soit dépêché de préciser qu’il n’accepterait jamais de promouvoir d’initiative en ce sens.