Egypte Le pouvoir cadenasse le jeu politique

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°46, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2006.
Le printemps a été chaud en Egypte. Des journalistes ont été victimes d’intimidations, d’inculpations, voire de menaces, et l’étau se resserre autour de l’opposition politique. Le gouvernement semble chercher à assurer au fils de Hosni Moubarak la succession au pouvoir. Reportage au Caire.

D'importantes manifestations ont eu lieu au Caire. © DR

Envers du décor… Loin des plages bordées de coraux de la mer Rouge, loin des splendeurs pharaoniques qui attirent tout au long de l’année des millions de touristes, l’Egypte se présente en noir. Bouclier au bras, casques vissés sur la tête, près de trois mille policiers anti-émeutes encerclent ce jeudi soir de juin le syndicat des avocats. En plein centre-ville.
Quatre écrans géants narguent les forces de l’ordre. Ils retransmettent dans la rue les discussions qui se tiennent à l’intérieur du bâtiment. La salle est comble. Mille cinq cent personnes sont venues soutenir la cause de dix magistrats, journalistes et politiciens faits récemment prisonniers par le régime en place. Non sans humour : «Quelle belle mobilisation! Pour remplir une salle, le parti au pouvoir doit, lui, payer chaque participant vingt livres…», lance le dirigeant du parti d’opposition Al Karama (la Dignité). Rires, applaudissements. Aux «Va-t’en, Moubarak» succèdent les «Allah est grand!»…

Promesses non tenues

La scène est devenue habituelle au fil des semaines. Manifestations sévèrement réprimées par les forces de l’ordre, assemblées générales tenues sous haute surveillance policière, mobilisations dans tout le pays… Le printemps aura été chaud. La comparution devant un conseil disciplinaire de deux magistrats qui avaient dénoncé des fraudes lors des dernières élections législatives de 2005 a mis le feu aux poudres. A cela s’ajoute une politique d’intimidation exercée sans relâche à l’encontre des journalistes. Depuis le début de l’année, une dizaine d’entre eux, dont trois rédacteurs en chef, ont été condamnés ou inculpés en vertu de la Loi sur les délits de presse calomnieux qui peuvent entraîner au moins un an de prison ferme. La loi – récemment révisée – interdit toujours de porter atteinte à l'image du président ou aux institutions publiques.
Journalistes et opposant·e·s sont même physiquement menacé·e·s. «L’Egypte se transforme en un Etat totalement policier, analyse Bayeh El Din Hassan, directeur du Centre d’études des droits de l’homme au Caire. Après les juges et les journalistes, le pouvoir va s’attaquer aux journaux indépendants et aux ONG comme la nôtre.»

Succession biaisée

C’est que la loi sur l’état d’urgence, en vigueur depuis 1981 et tout juste prolongée pour deux ans, justifie le pire: violences policières – on se souvient de la mort de vingt-sept réfugié·e·s soudanais·e·s en décembre 2005 –, détentions arbitraires de plusieurs milliers de personnes…
Echaudé par le récent succès électoral des Frères musulmans, le régime en place cherche à minimiser l’espace de contestation. Mais surtout, le gouvernement se préparerait à offrir à Gamal Moubarak le trône de son père. C’est ce qui se proclame de plus en plus fort sur les bords du Nil.

La torture est pratique courante

«Ils m’ont demandé de me pencher en avant. J’ai refusé, mais ils m’ont forcé…» C’est un cauchemar qu’a vécu, le 25 mai 2006, Mohamed El Sharqawi, militant du groupuscule d’opposition Kefaya (Ça suffit!). Son récit a fait le tour de la planète via internet. Interpellé à la suite d’un rassemblement commémorant les violences subies un an auparavant par plusieurs journalistes, le jeune homme de vingt-quatre ans a été froidement battu et humilié par des hommes de main de la sécurité d’Etat.
«Ils étaient environ vingt… Leurs coups de poing me tombaient dessus les uns après les autres parce que chaque homme était prêt à tout pour satisfaire ses supérieurs.» Insultes, coups de pied à répétition dans la cage d’escalier d’un immeuble du centre-ville. Mohamed n’avait encore rien vu avant d’être emmené au poste de police. «Là, ce fut différent. Les coups visaient certains endroits en particulier, indiquant plus de professionnalisme dans les pratiques de torture sadique…»
Le 20 juillet, Mohamed a été finalement libéré après cinquante-six jours de détention.
Son cas n’est de loin pas unique. L’Egypte ne s’est pas portée candidate au nouveau Conseil des droits de l’homme. Faut-il y voir une conséquence logique des pratiques policières inhumaines tolérées par le régime du président oubarak? Inhumaines et même mortelles dans plusieurs cas attestés.
La création, en 2004, d’un Conseil national des droits de l’homme a suscité quelque espoir. Critiqué pour la mollesse de son dernier rapport annuel, il a néanmoins le mérite d’exister et d’agir. Durant l’année 2005, l’instance aurait enregistré plus de six mille cinq cents plaintes.