Tchétchénie Le silence hypocrite de l’Europe

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°46, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2006.
Il n’y a pas que les bombes qui tuent en Tchétchénie. Cela fait douze ans que l'indifférence et le silence de la communauté internationale laissent les pires crimes être perpétrés sans la moindre réaction.

© Musa Sadulayev

Pillages, exécutions sommaires à répétition, opérations de nettoyage, viols, tortures. Les gouvernements européens et du monde restent dramatiquement muets face à ces violations systématiques des droits fondamentaux du peuple tchétchène. La rhétorique diplomatique ainsi que les menaces de sanctions restent bien timides face à la détermination du Kremlin. Le président russe profite de ce conflit et ne s’en cache pas. Celui-ci sert ses intérêts et ceux du pouvoir russe. Le dossier tchétchène a non seulement légitimé ses deux mandats, mais également façonné son image d’homme de fer, de défenseur de la nation, prêt «à buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes» [sic].

Gaz contre silence

C’est en spectateurs passifs et désabusés que les gouvernements européens et américains observent le drame du peuple tchétchène qui se joue devant leurs yeux. Depuis le Kremlin, Vladimir Poutine mène sa guerre et place ses marionnettes pro-russes à la tête du gouvernement tchétchène en toute tranquillité et dans une quasi totale impunité. Comment expliquer cette complaisance?
Les capitales européennes ne veulent pas jeter un froid sur leurs relations avec leur précieux allié, la Russie. En effet, la Fédération de Russie jouit d’une importance économique, stratégique et politique qui lui permet de rester à l’abri des critiques sur sa gestion du dossier tchétchène. L’avis dominant qui traverse les capitales européennes peut se résumer ainsi: un accès au gaz et au pétrole russe vaut bien de fermer les yeux sur les violations commises par les fédéraux et les organismes pro-russes.

Complaisance

Ce silence qui entoure la question des droits humains en Tchétchénie hante également les couloirs des organisations internationales. La Fédération de Russie, en devenant membre du Conseil de l’Europe et en prenant sa présidence le 19 mai 2006, se doit de se montrer exemplaire dans le respect de ces droits. Or, ces derniers sont massivement violés dans le cadre du conflit tchétchène. Jamais les Nations unies n’ont pu vraiment s’imposer sur le dossier tchétchène. Certes, la Fédération de Russie possède un droit de veto au Conseil de sécurité, mais c’est surtout pour ne pas perdre son soutien sur certains autres dossiers que les gouvernements se taisent. Un silence acheté aussi aux capitales européennes et américaines en échange d’un accord sur l’extension de l’Union européenne et de l’OTAN aux pays de l’Est. Depuis l’automne 2002, même Washington, qui était le plus critique vis-à-vis du Kremlin, a dû faire taire ses divergences au nom de «l’alliance antiterroriste».

Peu médiatique

La responsabilité n’incombe pas uniquement aux autorités, mais également aux opinions publiques internationales qui ne semblent pas trop s’émouvoir des innombrables violations des droits humains dont sont victimes les Tchétchènes. Les guerres oubliées mobilisent plus difficilement les gens que les catastrophes naturelles. Et les informations relatant ce qui se passe réellement sur le terrain sont rares, car les journalistes, de Russie ou d’ailleurs, se voient souvent refuser l’accès à la Tchétchénie.
Cette démission serait-elle inflexible? Malheureusement, le conflit tchétchène démontre que la politique internationale n’est pas guidée par le droit. Pendant que les grandes puissances se réunissaient dans une atmosphère amicale et harmonieuse à Saint-Pétersbourg lors du G8 en juillet dernier, la population tchétchène s’est sans doute sentie bien oubliée.