Tchétchénie Pour ne pas oublier

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°46, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2006.
Les photographies de ce dossier ont été prises par le Tchétchène Musa Sadulajev comme autant de témoignages de la guerre. Comme il a failli être tué, il s’est à présent réfugié en Allemagne avec son fils de dix ans.

© Musa Sadulajew © Musa Sadulajew

 

Tchétchénie, un matin de mai. Musa Sadulajev se rend au travail et sa mère de septante-huit ans l’accompagne à sa voiture. Son départ l’inquiète. «Qu’Allah te protège», dit-elle, comme chaque jour. Mais cette fois, elle ajoute: «Qu’il te ramène sain et sauf à la maison.» Le photographe de trente-sept ans doit faire des clichés pour l’agence Associated Press (AP). Il se rend dans le petit village de Goragorsk, près de la capitale Grozny, où se déroule comme chaque année le défilé célébrant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Musa Sadulajev rencontre son ami Adlan Chassanov, qui travaille pour l’agence Reuters.

En l’espace de quelques secondes, les célébrations de la fin de la guerre deviennent la scène d’un conflit bien présent : la tribune où se trouvait le président Kadyrov explose. «Ma première pensée a été : il faut que j’immortalise ce moment», se souvient Musa Sadulajev qui se trouvait au milieu de la foule prise de panique. Son regard se fige sur son ami Adlan Chassanov. Il gît sur le sol, dans son sang. «J’ai d’abord cru pouvoir l’aider. Lorsque j’ai compris qu’il était mort, je l’ai photographié. Car les photos étaient notre histoire commune.»
Musa Sadulajev est assis dans la salle à manger d’un trois pièces à Hambourg, en Allemagne. On dirait qu’il a oublié que ce qu’il raconte s’est passé deux ans auparavant. «C’est un miracle que j’aie survécu, dit-il. Allah doit avoir entendu la prière de ma mère. Je ne peux pas l’expliquer autrement.» Le président Kadyrov est mort dans l’attentat, avec une trentaine d’autres personnes. Le chef rebelle Chamil Bassaïev, également responsable de la prise d’otages de Beslan, a revendiqué cet acte.

Témoigner

Pendant cinq ans, la peur le suit en permanence. Il change de domicile comme de chemise. «Je dormais toujours en jeans. En Tchétchénie, il ne faut pas grand-chose pour être arrêté. Je ne voulais au moins pas être emmené en pyjama.» En septembre dernier, le photographe arrive en Allemagne. «Maintenant, il devrait pouvoir prendre de la distance avec ce qu’il a vécu en Tchétchénie», explique Martina Bäurle, responsable de la Stiftung für politische Verfolgte (Fondation pour les personnes persécutées politiquement). Cela a marché: «Après trois mois, je me suis senti ici comme dans un conte de fée», dit Sadulajev. Et le traducteur, Andrej Görlitz, d’expliquer: «Il faut vous imaginer que dans son pays d’origine, la plupart des maisons n’ont plus de fenêtres. Elles ont été détruites par les bombardements.» Presque entêté, Sadulajev réplique: «Mais les ruines me manquent. C’est mon pays et je ne m’en débarrasserai pas. Je veux vivre en Tchétchénie, même si elle est détruite. Je veux avoir une ferme et pouvoir tenir mes petits-enfants dans mes bras.»

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