Tchétchénie Petit pays de grands contrastes

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°46, publié par la Section suisse d’Amnesty International, août 2006.
Le quotidien des Tchétchènes est toujours fait d’insécurité et d’exode. Reportage dans la banlieue en ruine de Grozny, où la coiffeuse Malika et sa voisine tentent de survivre.

Malika devant son salon de coiffure à Grozny. © Musa Sadulayev

Un matin comme les autres à Grozny. Malika se tient dans l’encadrement de la porte d’une maison détruite. Au rez-de-chaussée, elle a aménagé comme elle l’a pu une petite pièce en «salon de coiffure». On repère de loin la jeune femme dans sa blouse bleue. Un écriteau rouge, peint à la main, propose des coupes pour hommes et femmes. Alors qu’elle ouvre son échoppe, une colonne de voitures passe devant elle à grande vitesse: des Mercedes SLK, des BMW et des 4x4 américains comme en utilisent les politicien·ne·s tchétchènes et leurs gardes du corps. La colonne traverse les banlieues détruites pour se rendre au centre-ville, qui revêt depuis peu un nouvel éclat. On a reconstruit des maisons et on a goudronné les allées. Même les deux jets d’eau dans lesquels les enfants pataugent en été ornent à nouveau le coeur de Grozny. Ainsi, on peut faire miroiter aux journalistes de l’étranger l’image reluisante d’une Tchétchénie où tout est rentré dans l’ordre et où la paix est enfin revenue. D’ailleurs, le président Ramzan Kadyrov a décrété que 2006 serait l’année de la reconstruction.

Problème n°1 : l’insécurité

Pourtant, rien de tout cela n’est encore arrivé pour Malika. Dans tout Grozny, il n’existe pas une seule maison qui n’a pas été touchée par la guerre. Elle-même vit dans une ruine, qui pourrait s’effondrer à la moindre secousse. Malika et sa voisine ne peuvent se réjouir d’aucune «reconstruction». «A quoi nous servent quelques bâtiments neufs?, gronde-t-elle. Même si toute la Tchétchénie était reconstruite en or massif, cela ne nous amènerait pas pour autant la sécurité!» Car des gens continuent de «disparaître» ou d’être tués chaque jour.

Le manque de sécurité est le principal problème pour la voisine de Malika: «Des soldats russes sont venus et ont emmené mon mari. Depuis, il a “disparu”. Je l’ai cherché partout, auprès de l’armée et des autorités. J’ai demandé des informations et exigé sa libération. Personne ne m’a jamais rien dit ou ne m’a aidée.»

Mais elle ne s’est pourtant pas arrêtée là: elle participe à des manifestations et, avec d’autres femmes, attire l’attention sur le sort de leur père, fils ou fille «disparu·e».

Mais les élites s’en préoccupent peu et ont mieux à faire: pour la première fois cette année a eu lieu à Grozny un concours de beauté. La gagnante est une écolière de quinze ans qui vient de gagner une Toyota flambant neuve. Une grande fête a été organisée, avec des personnalités comme Mike Tyson et des stars de la télévision et de la chanson russes. Bien sûr, elles ont toutes reçu un joli cachet. «Toutes les participantes ont terminé en présentant, devant un public choisi, la danse populaire Lesginka, et elles ont été remerciées par une pluie de dollars et de roubles, au total trente mille dollars», explique, amère, Malika. Elle ne peut que rêver de telles sommes. Son revenu équivaut à un salaire mensuel moyen de deux cents euros. Elle parvient ainsi tout juste à s’acheter des aliments de base, et, une fois par mois, à cuisiner un plat à base de viande, le Jijig Galasch. Avec cela, pas question de songer à louer un logement récent.

Malgré tout, Malika s’en sort plutôt bien. Elle a au moins un revenu. «Presque aucun de mes amis n’a d’emploi. Le taux de chômage avoisine les huitante pour cent. L’industrie a été totalement détruite par la guerre. Travailler dans l’agriculture est extrêmement dangereux: beaucoup de mines et de munitions non explosées se trouvent dans les champs. Personne ne sait comment cela va continuer, dit-elle. Lorsque personne n’a d’argent ni de travail, personne ne peut aller chez le coiffeur.»

Entre deux feux

Sa voisine a elle aussi l’air découragé. Elle est venue à Grozny il y a des années, quittant la région montagneuse. Là-bas, c’était juste devenu insupportable, raconte-t-elle. Les habitant·e·s de son village étaient sous la pression des deux parties: « Pendant la journée, l’armée russe venait pour chercher les rebelles, et, par la même occasion, elle pillait les vivres, les habits et l’argent. » Une fois la nuit tombée, c’étaient alors les rebelles qui prenaient d’assaut leurs maisons avec les mêmes «demandes», et qui, de plus, les accusaient d’avoir coopéré avec l’armée russe. «Mon village – comme beaucoup d’autres – n’existe plus, poursuit-elle sans voix. Tout le monde l’a abandonné, et ensuite les Russes ont tout détruit, pour ne rien laisser aux rebelles.»

A la campagne, alors que les riches fêtent en grande pompe, la population se bat tous les jours pour survivre. «Nous espérons que cela s’améliorera. Quelques exploitations seront reconstruites et cela va donner du travail», espère Malika. La réalité semble cependant tout autre: quiconque souhaite trouver du travail doit avoir des connexions avec la direction de l’entreprise, ou alors doit payer des pots-de-vin. C’est ainsi que la majorité des gens, à Grozny, ne peuvent compter que sur eux-mêmes: ils débarrassent les ruines, ouvrent un tea-room, un café ou un atelier d’artisanat. Avec un peu de chance, les bénéfices suffisent à survivre.

Il est à présent midi. Personne n’est entré dans le salon de Malika. Elle attend et observe le ballet de voitures sur la route: des Schigoulis indigènes toutes rouillées, des bolides étrangers et des blindés militaires. Enfin, la porte s’ouvre et une femme entre avec deux adolescents. Malika coupe en premier les cheveux du jeune de quinze ans. Il discute avec sa mère et explique qu’il aimerait un téléphone portable et une console de jeux. La mère se fâche. Il devrait être heureux de ne pas devoir travailler pour gagner de l’argent. Malika écoute patiemment, termine son travail et encaisse, soulagée, dix-huit euros pour trois coupes de cheveux.

Même fuir est impossible

Beaucoup de Tchétchènes ne peuvent et ne veulent pas vivre dans de telles conditions, et ont fui pour se protéger, pour donner un futur à leurs enfants. Près de deux cent cinquante mille personnes – un quart de la population – ont abandonné la Tchétchénie. Beaucoup ont trouvé une nouvelle patrie en Russie ou à l’étranger, mais aspirent tout de même à retourner en Tchétchénie. D’autres souhaitent s’enfuir, mais ne le peuvent pas. A la demande de la Russie, le gouvernement tchétchène refuse de dispenser des documents de voyage pour freiner l’exode vers les métropoles russes. Seuls d’importants potsde- vin permettent encore d’obtenir les papiers nécessaires. Malika ne peut pas se les payer, et ne veut pas non plus quitter son pays. Elle défend son gagne-pain et tente d’avoir assez pour pouvoir mener une vie normale dans un appartement normal. Aujourd’hui, cela n’a pas marché. Personne d’autre n’a passé la porte. Mais elle n’est pas du genre à abandonner.