L’abolition est en marche

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°47, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2006.
La peine de mort: l’un des plus vieux combats d’Amnesty International, et qui n’est toujours pas terminé. Cependant, la tendance vers l’abolition est de plus en plus forte: aujourd’hui, cent vingt-neuf Etats l’ont rayée de leur législation ou ne l’appliquent plus.

Il y a des gens qui forcent l’admiration. Dennis Longmire est de ceux-ci. Professeur de criminologie à Huntsville, la «capitale de la mort» du Texas, il allume une bougie devant la prison lors de chaque exécution, c’est-à-dire plusieurs dizaines de fois par an. «Parfois, j’y côtoie des gens du monde entier. Les gens viennent même de Suisse, mais pas de l’autre côté de la rue…» Parfois aussi, on lui crache dessus, mais ce mépris n’entame en rien son opiniâtreté à lutter contre la peine de mort. Les opposant·e·s à la peine de mort font preuve de détermination et d’inventivité. En juin dernier, par exemple, des avocat·e·s ont obtenu de la Cour suprême qu’elle permette à un condamné à mort de Floride de contester la méthode d’exécution, l’injection létale étant présentée comme un traitement inhumain par la revue scientifique The Lancet. Ce qui pourrait permettre aux condamné·e·s de demander une suspension de leur exécution dans l’attente d’une méthode «humaine» – qui bien entendu n’existe pas.

Une autre avocate, Karen Parker, tente d’obtenir la condamnation des Etats- Unis par l’Organisation des Etats américains (OEA): malgré la demande de l’OEA de suspendre l’exécution d’un condamné à mort, Jaime Elizalde, il a été tué en janvier 2006. Il faut dire que les Etats-Unis restent l’un des pays qui exécutent le plus au monde. Ils se classent dans le triste quatuor de tête, avec la Chine, l’Iran et l’Arabie saoudite. L’an dernier, ces quatre pays ont totalisé 94% de toutes les exécutions recensées. Au cours de l’année 2005, au moins 2148 personnes ont été exécutées dans 22 pays et 5186 ont été condamnées à mort dans 53 pays. Ces chiffres reflètent uniquement les cas dont Amnesty International a eu connaissance et sont en deçà de la réalité. Notamment pour la Chine : sur la base des documents publics disponibles, Amnesty estime que la Chine a exécuté au moins 1770 personnes en 2005, mais selon un juriste chinois, on peut évaluer à environ 8000 le nombre d’exécutions en s’appuyant sur des données provenant de magistrat·e·s et de responsables politiques locaux. Les statistiques officielles, elles, sont un secret d’Etat. Et quand on sait que la divulgation de secrets d’Etat est passible de la peine de mort, on comprend mieux l’opacité totale qui entoure la peine de mort en Chine.

Camus aussi s’y opposait

Ces chiffres font froid dans le dos. Mais l’espoir est là : la tendance vers l’abolition est en marche. Il y a trente ans, il n’y avait que quinze pays, dont sept européens, qui avaient aboli totalement la peine de mort. Aujourd’hui, ce sont 129 pays qui l’ont abolie dans la loi ou dans la pratique. Les Philippines sont le dernier pays en date à avoir renoncé à ce châtiment. Malheureusement, les exécutions extrajudiciaires sont en augmentation dans ce pays, ce qui montre que la seule revendication d’abolir la peine de mort ne suffit pas et que le respect de tous les droits humains est nécessaire. D’autre part, les pays qui l’ont abolie ne sont pas à l’abri de tentatives de la réintroduire, comme en France où des député·e·s de l’UMP ont déposé une proposition de loi autorisant la peine de mort pour les auteurs d’actes de terrorisme, ou encore en Pologne où les frères jumeaux Kaczynski qui se partagent le pouvoir ont mené campagne en faveur de la réintroduction de la peine capitale. Inquiétant, certes, mais pas significatif.

Car partout dans le monde, de plus en plus nombreux sont les Etats qui suivent la recommandation des Nations unies d’introduire un moratoire avant de l’abolir totalement. Même l’écrivain Albert Camus n’aurait sans doute pas parié sur une telle évolution, lui qui écrivait en 1957, dans ses Réflexions sur la guillotine : «Beaucoup de législations considèrent comme plus grave le crime prémédité que le crime de pure violence. Mais qu’est-ce donc que l’exécution capitale, sinon le plus prémédité des meurtres auquel aucun forfait de criminel, si calculé soit-il, ne peut être comparé?»