Salih M. M. Osman. Genève, le 4 octobre 2006.  © Bertrand Cottet / STRATES
Salih M. M. Osman. Genève, le 4 octobre 2006. © Bertrand Cottet / STRATES

«Il faut des casques bleus au Darfour»

De passage au Conseil des droits de l’homme à Genève en octobre, Salih Mahmoud Mohamed Osman a tenté de convaincre les diplomates de l’urgence d’une intervention de l’ONU au Darfour. Membre du Parlement soudanais et défenseur des droits humains, il a été détenu durant sept mois et avait été adopté comme prisonnier d’opinion par Amnesty International.

Le gouvernement soudanais a lancé en septembre une nouvelle offensive militaire sur le Darfour, la plus vaste depuis plus d’un an. Alors que l’accord de paix sur le Darfour, signé en mai 2006, devait annoncer une nouvelle ère de paix, il a ouvert la voie à un nouveau conflit meurtrier. Les personnes déplacées ou assassinées se comptent à nouveau par milliers. Salih Osman, avocat et membre du Parlement soudanais où il représente les partis d’opposition au gouvernement, est venu à Genève pour plaider l’urgence d’une intervention internationale au Darfour.

amnesty: La situation au Darfour est à nouveau catastrophique et pourtant la communauté internationale ferme les yeux. Quel effet provoque chez vous cette indifférence?

Salih Osman: Une grande tristesse. Aujourd’hui, les informations sur ce conflit sont disponibles partout, sur tous les bureaux de l’ONU. Tous les détails sur la nature des atrocités commises par le gouvernement de Khartoum et ses alliés, les milices Janjawid, sur la gravité de leurs actes, tout cela est connu. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont même défini cela comme un génocide. Mais personne ne semble déterminé à stopper cette violence. Les troupes de l’Union africaine ne sont d’aucune efficacité.

Pourquoi dites-vous qu’elles ne sont pas efficaces?

Parce que je connais leur mandat et leur nombre! Totalement insuffisants pour protéger la population du Darfour. Sept mille hommes qui doivent se contenter d’observer la situation et de faire des rapports. Il y a quelques jours, deux personnes déplacées ont été tuées à l’intérieur de leur camp, à Kalma, sous les yeux de soldats de l’Union africaine qui n’ont rien pu faire.

Le déploiement de casques bleus de l’ONU pourrait-il changer quelque chose?
Oui, car les troupes pourraient s’interposer en utilisant la force, comme le prévoit le chapitre 7 de la Charte des Nations unies. Les casques bleus seraient aussi beaucoup plus nombreux, vingt mille personnes. Ce serait enfin une véritable protection dans les camps. Mais sans eux, ce sera le désastre.

Comment expliquer une attitude si arrogante du gouvernement soudanais, qui refuse le déploiement décidé par le Conseil de sécurité?

Le gouvernement voit bien que la communauté internationale n’est pas sérieuse dans ses plans pour arrêter le nettoyage ethnique en cours. Il a préparé depuis des mois l’attaque lancée en septembre dernier, avec cinquante mille hommes, et aucun Etat n’est intervenu. Du coup, ce silence de la communauté internationale l’encourage à continuer dans cette guerre. Certains Etats préfèrent défendre leurs intérêts économiques et poursuivre la collaboration avec Khartoum plutôt que de mettre la pression sur le gouvernement pour qu’il mette fin au génocide.

Vous parlez de génocide. En quoi est-ce un conflit ethnique?

C’est complètement un conflit ethnique, entre Arabes et Africains. Même si, heureusement, tous les Arabes ne soutiennent pas la politique du gouvernement. J’ai moi-même défendu un groupe d’Arabes qui avaient subi des persécutions parce qu’ils s’opposaient au gouvernement. Vous savez, quand les miliciens Janjawid violent les femmes, ils le font souvent devant leur mari en hurlant des insultes racistes: le but est clairement d’humilier la population.

Que peuvent faire les défenseurs et défenseuses des droits humains soudanais·e·s dans ce contexte?

Ce sont des personnes admirables, qui font un travail essentiel. Elles rencontrent les victimes et récoltent leurs témoignages, elles se rendent dans les centres de détention ou les commissariats, font appel pour obtenir la libération d’activistes. Si les victimes ont subi la torture ou le viol, elles leur proposent de soutenir leur plainte.

Est-ce que vous gagnez parfois en justice?

Oui, nous avons défendu avec succès des personnes condamnées à la peine capitale pour «complot contre l’Etat», qui ont finalement été acquittées. Et même si nous ne gagnons pas, il est important de documenter les violations des droits humains et que les victimes se sentent reconnues dans leur souffrance. Ces informations seront utiles plus tard, pour que les responsables soient un jour traduits en justice.

Etes-vous en danger?

Tous les défenseurs des droits humains sont en danger au Soudan et subissent intimidations et harcèlements, mais moi un peu moins depuis que je suis membre du Parlement. Les agents de sécurité ne peuvent plus me harceler. C’est un de mes privilèges de pouvoir parler à haute voix et de répondre aux journalistes.

Avant d’être membre du Parlement, vous avez passé sept mois en prison. Comment s’est passée votre détention?

J’étais détenu à l’isolement la plupart du temps, donc je ne savais pas qu’Amnesty International avait demandé ma libération. Quand ma femme me l’a appris, j’étais soulagé et plein d’espoir. Cela a augmenté ma force pour supporter la détention. Et quand je suis sorti de prison, c’était impressionnant: j’ai trouvé plus de cinq mille lettres de soutien du monde entier qui m’attendaient chez moi. J’ai su que je n’étais pas seul. Puis j’ai fait plusieurs tournées internationales en Europe et j’ai remporté le prix de «défenseur des droits humains de l’année» décerné par Human Rights Watch en 2005.

Né au Darfour

Sa journée à Genève n’a été qu’un long marathon d’entretiens avec des diplomates et d’interviews pour les médias. Il commande une bière. Son père est l’imam de la mosquée de son village, au Darfour, mais Salih Osman n’est guère pratiquant. Et il a soif, ramadan ou pas… Sur son passeport figure la date du 1er janvier 1957 en guise de date de naissance. «Je suis né dans un village du Darfour et, à l’époque, il n’y avait pas de certificats de naissance. C’est seulement plus tard qu’un médecin a estimé mon âge. L’année est sans doute exacte, mais pas le jour.» Son père, chef traditionnel, fait partie d’une éminente famille de l’ethnie fur, une de celles qui sont actuellement persécutées. La plupart de ses dix enfants ont eu la chance de faire des études, comme Salih, qui est devenu avocat. Il travaille surtout dans la capitale, mais est en contact téléphonique quotidien avec ses proches: «Ma famille a été très affectée par les attaques depuis 2003. Certains proches ont été tués, d’autres déplacés. Mon village est devenu un camp de déplacés et a subi deux attaques, la dernière en mars de cette année. Le camp a été entièrement détruit, mais de nombreuses personnes sont restées et tentent de survivre dans les montagnes des alentours.»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°47, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2006.