«La peine de mort provoque des crimes»

André Kuhn, professeur de criminologie à l’Université de Lausanne, étudie depuis longtemps la peine capitale et ses effets. Selon lui, de plus en plus de pays abandonnent cette pratique, car ils commencent à comprendre qu’elle ne sert à rien.

André Kuhn © AI

AMNESTY: Il est réjouissant de constater qu’il y a moins de moins en moins d’exécutions et de plus en plus de pays abolitionnistes dans le monde. Selon vous, cette tendance vient-elle de la pression internationale?

André Kuhn: Bien sûr, il existe des outils juridiques qui luttent contre la peine de mort. Mais je ne crois pas que ce soit en termes juridiques que l’on va résoudre la peine de mort. Ce serait trop facile de dire qu’elle sera abolie partout parce que l’ONU n’en veut pas. Ce sont bien les gens qu’il faut convaincre.

Venant d’un homme de droit, votre réponse surprend.

La peine de mort n’est pas une question de droit. C’est avant tout une question éthique et religieuse. Historiquement, les peines sont de moins en moins strictes. La grande histoire des sanctions montre que l’on a passé de peines horribles, comme l’écartèlement, à des peines plus légères. La peine de mort est devenue beaucoup plus «nette»: on ne torture plus avant de mettre à mort. On s’est rendu compte que la peine capitale ne sert pas uniquement à punir. Le but recherché est peut-être autre, comme par exemple obtenir un effet préventif ou réduire la criminalité dans la société. Or, plus on avance, plus on se rend compte que l’on peut atteindre ce but par d’autres moyens que l’exécution.

Malgré cette évolution, pourquoi certains Etats maintiennent- t-ils malgré tout la peine de mort? Quel est leur intérêt?

Il y a différentes raisons. Tout d’abord, comme le disait Durkheim, l’Etat, par l’intermédiaire de la justice, marque son droit de vie et de mort sur le justiciable. Et un Etat fort doit avoir ce droit-là. Évidemment, ce sont des principes féodaux, mais qui existent encore aujourd’hui. On peut évidemment considérer que, notamment dans les Etats totalitaires, c’est cet élément-là qui participe au maintien de la peine de mort. D’autres pays considèrent qu’un certain nombre de principes religieux doivent être maintenus : une vie égale une vie, une main égale une main. Ce qu’on retrouve dans le Coran ou dans l’Ancien Testament.

Est-ce par exemple le cas des Etats-Unis?

Avec les Etats-Unis, on n’est plus dans le même cas de figure. Il y existe encore une certaine croyance en l’idée d’intimidation. L’Etat croit qu’il va réussir à lutter contre la criminalité en enfermant beaucoup de gens et en tuant les pires. L’idée que se font les Etats-Unis de la sanction est un concept de «neutralisation» et d’«élimination»: les peines, très longues, font que les gens sont «neutralisés» et ne peuvent plus nuire à la société. Au contraire, notre concept est la «socialisation»: les criminels ressortiront un jour, alors il faut les «soigner».

Ce principe d’ «élimination» fonctionne-t-il vraiment?

On est obligé d’admettre que celui qui est éliminé ne sévira plus. Mais on sait aussi qu’un certain nombre de gens « éliminés » sont remplacés sur le marché du crime. Pensez au terrorisme, aux stupéfiants ou au crime organisé : il s’agit de systèmes dans lesquels ces personnes ne sont que des agents exerçant une fonction, qui sera de toute façon maintenue. Mais ce principe « d’élimination » n’a pas d’effet de prévention générale, c’est-à-dire de baisse de criminalité dans la société où la peine de mort est appliquée.

Cela va même plus loin: certaines recherches ont porté sur les Etats américains qui ont connu la peine de mort, l’ont abolie, puis l’ont réintroduite. On observe qu’il y a plus de crimes de sang dans les périodes où la peine de mort existe que dans les périodes où elle est abolie. La peine de mort engendre donc un certain nombre de crimes supplémentaires. On appelle cela la théorie de la brutalisation: cela signifie que quand un Etat montre l’exemple, il désinhibe le citoyen face à l’acte de tuer.

Certains sondages sont inquiétants car ils montrent que la population est parfois sensible aux arguments des partisans de la peine de mort.

Il ne suffit pas de demander aux gens: «Etes-vous pour ou contre la peine de mort?» Ce qui leur vient immédiatement à l’esprit, ce sont leurs enfants qui pourraient éventuellement être violés et tués par un pervers qui mérite la peine de mort. Les gens pensent tous à ça ! Or, cela n’arrive pratiquement jamais, même si chaque fois que cela arrive, c’est évidemment une fois de trop. D’ailleurs, quand on pose la question de la réintroduction de la peine de mort, on obtient souvent la réponse: «Non. Sauf pour les violeurs d’enfants.»

Les gens ont donc une vision partiale de la peine de mort?

Lorsqu’on pose la question de manière différenciée aux Etats-Unis, on obtient des résultats différents des 65 à 75% des gens qui se disent «pour la peine de mort». Si l’on demande par exemple: «Sachant qu’il y a un pour cent d’erreur dans les jugements, et que vous pourriez vous aussi être victime de cette erreur, êtes-vous toujours favorable à la peine de mort?», alors on fait baisser un petit peu ce pourcentage. Et lorsqu’on ajoute encore qu’il existe d’autres possibilités de prendre en charge des délinquants, comme un traitement, un emprisonnement à vie ou la castration chimique par exemple, les gens se demandent finalement pourquoi les tuer. Selon comment on présente la question de la peine de mort à la population, les résultats sont différents.

On a entendu récemment en Pologne le premier ministre dire vouloir rétablir la peine de mort. D’autres, comme Jean-Marie Le Pen en France, utilisent également cet argument. Risque-t-on de voir un jour la peine de mort être rétablie en Europe?

Je pense qu’actuellement nous sommes à l’abri d’un retour de la peine de mort en Europe. Le Conseil de l’Europe est très à cheval sur ce principe d’abolition de la peine de mort. Si un Etat la réintroduisait, il serait mis au ban de la société européenne.

L’Université s’intéresse à la peine de mort

André Kuhn est professeur à l’Institut de criminologie et de droit pénal et enseigne à l’Université de Lausanne. Il a participé il y a peu à un colloque organisé par le Département interfacultaire d’éthique sur la peine capitale. Il est spécialiste de la «pénologie», qui est l’étude de la réaction sociale face au crime. C’est-à-dire des sanctions. Le chercheur tente donc de savoir si ces sanctions sont efficaces pour prévenir la criminalité. Jusqu’à aujourd’hui, aucune étude sur la peine de mort n’a réussi à prouver son efficacité.

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°47, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2006.