Les pingouins – autrement dit les étudiants et étudiantes – ont parfois été victimes d’une violente répression policière.
Les pingouins – autrement dit les étudiants et étudiantes – ont parfois été victimes d’une violente répression policière.

Chili Quand les pingouins se révoltent

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°47, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2006.
Depuis des mois, les écolières et écoliers du Chili manifestent pour réclamer un système éducatif plus égalitaire. La «révolution des pingouins», appelée ainsi à cause de leur uniforme bleu et blanc, est en marche.

Santiago, la capitale chilienne de près de sept millions d’âmes, se réveille dans le brouillard et le froid. Devant le Liceo N° 1, école emblématique de la capitale, un important effectif de Carabineros, la police chilienne, attend l’ordre d’évacuer les étudiant·e·s barricadé·e·s à l’intérieur. L’établissement d’éducation secondaire est occupé pour la énième fois. Enfin, les Carabineros reçoivent l’ordre d’évacuer l’établissement et commencent l’opération sous une pluie de craies, papiers et autres projectiles plus ou moins dangereux. L’opération est violente, et la présence de la presse nationale et d’un observateur de la Commission chilienne des droits de l’homme (CCHDH) n’y change rien. Ce sont les premiers incidents d’une longue journée de confrontations sociales qui débute dans la confusion.

Journaliste brutalisé

L’observateur de la CCHDH Juan Pablo Cárdenas Squella, journaliste réputé, regrette les événements de cette nouvelle période de mobilisations: «Alors que je tentais de séparer un groupe de jeunes pris dans une violente discussion avec les Carabineros, je me suis retrouvé au milieu de la mêlée. Les policiers m’ont brutalisé et emmené au poste de police le plus proche.» La police justifie les violences dont il a été victime en argumentant qu’elles découlent «d’une blessure infligée au doigt d’un policier et de nombreuses injures aux policiers en service.» Depuis le mois d’avril, qui marque le début du mouvement communément appelé la «révolution des pingouins» (en raison des uniformes des écolières et des écoliers), les affrontements violents entre élèves et Carabineros sont fréquents. Le Ministère de l’intérieur défend les actes de la police, et la présidente, Michelle Bachelet, renchérit dans la presse en faisant allusion aux extrémistes qui cachent leur visage: «Nous ne tolérerons ni le vandalisme, ni la destruction des biens publics, et encore moins les tentatives de menaces contre l’autorité! La démocratie, nous la créons à visage découvert, et nous exigeons une critique sans violence et à visage découvert!»

Face à ces heurts, la «révolution des pingouins» change de stratégie, en déplaçant les mobilisations à l’intérieur des établissements éducatifs, afin d’éviter les confrontations violentes et de rendre sa crédibilité au mouvement. En moins d’une semaine, plus de deux cent cinquante établissements éducatifs dans tout le pays sont soit occupés par les étudiant·e·s, soit en grève. Par ce revirement, le mouvement réussit à mobiliser près d’un million d’écoliers et d’écolières dans tout le pays. S’y joignent également les professeur·e·s, les parents, les syndicats et autres organisations civiles, qui estiment que l’éducation chilienne perpétue les inégalités au lieu de surmonter les différences. Devant l’ampleur de la mobilisation, le gouvernement chilien cède finalement aux demandes des jeunes et propose la création d’un Conseil présidentiel d’évaluation en matière d’éducation. L’organe est composé de professeur·e·s, ministres, étudiant·e·s et spécialistes, et dédié à réformer intégralement le système d’éducation chilien.

Mais alors que le gouvernement initie les discussions avec les étudian·te·s, les manifestations culminent dans un affrontement massif dans tout le pays lors de la grève nationale en juin dernier, qui se solde par plus de mille manifestant ·e·s détenu·e·s et près de trente blessé·e·s. Des images de télévision montrent des policiers qui tabassent des jeunes filles, et des abus sexuels sont dénoncés par plusieurs écolières détenues.

A l’école de l’inégalité

Mais que dénoncent les étudiant·e·s? Le Chili est pourtant un «bon élève», acclamé sur le plan international pour ses politiques économiques et son ouverture, tant au niveau commercial que politique. De plus, la pauvreté a diminué de moitié en passant de 45.1 % en 1987 à 18.8% en 2003, selon les critères d’évaluation nationaux. Malheureusement, cette voie «statistiquement efficace» de lutte contre la pauvreté cache une redistribution des richesses des plus inégales de la région et même du monde. L’éducation publique chilienne reflète cette inégalité. «Le problème, c’est que l’Etat chilien a créé un système éducatif régi par les lois du marché, qui exclut les plus pauvres d’une éducation de qualité, explique Daniela Barrera de la Fundación para la Superación de la Pobreza (Fondation pour l’élimination de la pauvreté). De ce fait, l’école crée et reproduit les inégalités inhérentes à la société chilienne.» Quarante-deux pour cent des enfants les plus pauvres ne terminent pas la scolarité obligatoire (contre trois pour cent des enfants les plus riches), et moins d’un·e enfant pauvre sur dix peut faire des études supérieures. Les résultats les plus bas en matière d’apprentissage se situent dans les établissements publics les plus pauvres.

Il faut dire que le modèle éducatif chilien est un vieil héritage de la dictature: la Loi sur l’enseignement avait été introduite le 10 mars 1990, un jour avant la fin de la dictature! Cette loi définit que la responsabilité de l’éducation est en mains privées. L’Etat se contente de subventionner les établissements en fonction du nombre d’étudiant·e·s et du nombre d’heures de présence. Une formule censée stimuler la concurrence entre établissements, et donc la qualité de l’enseignement. La réalité est tout autre : les municipalités ne disposent pas de ressources suffisantes pour gérer l’enseignement public, et les inégalités sont criantes. Alors, quelle solution? Manuel Riesco, membre du nouveau Conseil présidentiel d’évaluation en matière d’éducation, affirme que l’Etat doit retrouver son rôle central de garant d’une éducation de qualité pour chacun·e. Les négociations sont en cours, mais les associations d’étudiant ·e·s menacent de quitter le Conseil présidentiel, mécontentes de la lenteur des discussions et du ton politique qui commence à marquer le thème. De nouvelles mobilisations sont annoncées pour les semaines à venir…