Sri Lanka: Les bombes empêchent la reconstruction

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°47, publié par la Section suisse d’Amnesty International, novembre 2006.
Près de deux ans après le tsunami, la reconstruction du Sri Lanka est gelée. De lourds combats opposent l’armée au mouvement de libération tamoul, les deux parties ayant violé le cessez-le-feu de 2002.

«C’est bien sûr paradoxal de tenter de reconstruire en période de guerre », relève un responsable de projet d’une oeuvre d’entraide suisse. La plupart des représentant·e·s d’ONG préfèrent rester anonymes, car le travail pour les organisations humanitaires est devenu de plus en plus difficile ces derniers mois. Près de deux ans après le tsunami qui a coûté la vie à plus de 40’000 personnes, la reconstruction a été suspendue ou même abandonnée dans de nombreuses régions. Raison principale: la reprise de la guerre civile entre les forces de sécurité sri-lankaises et le mouvement des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE). Le cessez-le-feu signé par les deux parties en février 2002 a, depuis le début de l’année, été violé à plusieurs reprises. Lors des dernières négociations en octobre 2006 à Genève, les délégations n’ont même pas réussi à se mettre d’accord sur une date pour la suite de ces négociations.

Le Sri Lanka connaissait pourtant une période relativement calme depuis quatre ans, après plus de vingt ans de conflit entre la majorité cinghalaise et la minorité tamoule. Mais la reprise des combats est liée à l’élection du président Mahinda Rajapakse en novembre 2005. Un président souvent décrit comme le tenant de la ligne dure, qui ne serait pas vraiment intéressé à des accords de paix. Une partie du gouvernement est visiblement d’avis que les Tigres tamouls ont été tellement affaiblis par le tsunami et par la sécession d’une partie de leurs troupes, le groupe du colonel Karuna, qu’ils pourraient être vaincus militairement. De plus, les autorités sri-lankaises se sentent aussi renforcées par l’inscription, il y a quelques mois, du LTTE sur la liste des «organisations terroristes» par l’Union européenne: «Cette décision a eu l’effet d’un document disculpant pour le gouvernement», commente un membre d’une organisation humanitaire. Le fait est que les combats et les attaques ont repris avec une intensité croissante et que les deux parties s’en rejettent la responsabilité. La Sri Lanka Monitoring Mission (SLMM), une mission d’observateurs et observatrices des pays scandinaves censée surveiller le cessez-le-feu, remet en cause l’affirmation de l’armée sri-lankaise selon laquelle elle se contenterait de se défendre. L’armée cherche visiblement à reconquérir, dans le Nord et l’Est du pays, un maximum de territoires contrôlés par les Tigres tamouls. Les plans réels du gouvernement peuvent se lire dans son budget pour 2007, selon le journaliste sri-lankais Sarath Kumara: les dépenses militaires devraient augmenter l’année prochaine de 45%.

Victimes civiles

Depuis le début de l’année, selon les chiffres de l’ONU, plus de 2000 personnes ont été tuées lors de combats et plus de 200’000 personnes déplacées. Les attaques ont causé de nombreuses victimes civiles: par exemple en janvier à Trincomalee, où cinq étudiants ont été assassinés; selon les informations d’Amnesty International, les responsables étaient des policiers d’une force d’intervention spéciale. En juin, un attentat à la bombe a causé la mort de soixante-cinq personnes et a fait plus de quatre-vingts blessé·e·s. La SLMM estime que le LTTE n’était sans doute pas l’unique responsable de l’attentat. En août, dix-sept collaborateurs sri-lankais de l’organisation française Action contre la faim ont été tués à Muttur. La SLMM, dans son rapport d’enquête, conclut qu’ils ont été froidement assassinés par des soldats. Le journaliste sri-lankais Sarath Kumara reproche au gouvernement d’autoriser ses forces de sécurité à commettre de graves violations des droits humains, comme des exécutions extrajudiciaires, des enlèvements, des « disparitions », la torture et les bombardements indiscriminés, et de ne pas chercher à punir les responsables de ces actes.

Les Tigres tamouls et le groupe de Karuna – qui depuis sa sécession combat le LTTE aux côtés de l’armée – ont recruté ces derniers mois des centaines d’enfants-soldat·e·s, dénonce de son côté l’Unicef. Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées de leur village ou leur ville, au nord et à l’est du pays. Quand les combats sont terminés, elles sont souvent forcées par l’armée à rentrer chez elles. Les Tigres tamouls utilisent fréquemment la population civile comme bouclier, pour empêcher des attaques aériennes de l’armée, comme dans la région de Vakarai, au nord de Batticaloa, où se trouvent de grandes bases des Tigres mais aussi près de 35’000 déplacé·e·s internes. Après une visite au Sri Lanka à la mi-octobre, Jan Egeland, coordinateur des affaires humanitaires pour l’ONU, s’est déclaré choqué de voir «à quel point l’accès à la population civile est difficile pour les organisations humanitaires dans les territoires en guerre».

Seconde destruction

Les projets de reconstruction de l’aprèstsunami sont aussi fortement touchés par les combats. Certains projets avancent lentement, d’autres ont dû être abandonnés. Les délégué·e·s d’ONG parlent de villages entièrement reconstruits qui ont été abandonnés par leurs habitant ·e·s et qui sont aujourd’hui occupés par les familles des Tigres tamouls. D’autres habitations nouvellement construites ont été détruites par des bombardements. «Pour les familles concernées, c’est une tragédie», explique une déléguée. «Elles ont connu 25 ans de guerre civile et le tsunami, et elles espéraient un nouveau départ dans une nouvelle maison, dans laquelle elles ne peuvent aujourd’hui plus emménager.»

Quant au travail des délégué·e·s d’ONG, il est de plus en plus difficile. Les autorités leur mettent des obstacles énormes. Les coopérant·e·s doivent dorénavant obtenir une autorisation de travail du ministère de la Défense dirigé par Gotabaya Rajapsake, le frère du président. L’armée n’autorise plus aucun•e délégué·e international·e à se rendre dans les territoires contrôlés par les Tigres tamouls. Le personnel local est directement menacé, ce qui a poussé certaines ONG à suspendre, au moins provisoirement, leur travail. «L’armée ne veut pas de représentants d’ONG dans les zones en conflit, parce qu’elle planifie une offensive importante et qu’elle ne veut pas que des étrangers puissent être touchés lors des combats, ni que personne ne puisse voir ce qui se passe», explique le responsable d’une organisation humanitaire.