© Fabrice Praz
© Fabrice Praz

Maroc «Dis-moi jusqu’où je peux aller trop loin!»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°49, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2007.
Anouar Iaaich, vingt-deux ans, coordonne le réseau jeunes d’Amnesty International à Rabat, au Maroc. Rencontre avec un militant qui a soif de changements pour son pays.

Comme chaque printemps, le Centre de conseils et d’appui pour les jeunes en matière de droits de l’homme (CODAP), organise une semaine de formation sur les hauteurs de Nyon. Anouar y participe pour la deuxième fois et se plie de bonne grâce au jeu de l’interview sur une terrasse ombragée. Les chants d’oiseaux font écho aux thèmes parfois graves abordés au cours de l’entretien. Un contraste qui reflète bien la personnalité d’Anouar. On a l’impression que, quelles que soient les circonstances, il ne se départira pas de son optimisme. Son attitude est une belle leçon d’espoir.
Comment devient-on militant·e d’Amnesty au Maroc? Jusqu’à la mort du roi Hassan II, en 1999, l’organisation y était illégale, et Anouar n’a reçu aucune éducation dans le domaine des droits humains. C’est son goût pour la musique et son sens de l’amitié qui l’ont amené à s’engager. En 2004, lors d’un concert, l’étudiant en informatique est conquis par l’ambiance festive qui règne autour du stand d’Amnesty International. Le plaisir d’agir ensemble décuple les énergies. «Au Maroc, de nombreux jeunes sont attiré·e·s par la politique. Mais la dimension universelle d’Amnesty me correspond mieux. Sensibiliser les gens à leurs droits fondamentaux permet de mettre en avant ce que tous ont en commun. Tisser des liens, plutôt que diviser.» La motivation d’Anouar se nourrit de tous les résultats concrets qu’obtient le mouvement à l’échelle mondiale. «Je me souviens de la libération d’un détenu yéménite pour lequel nous avions fait campagne… Un moment merveilleux!»

La cause des femmes

On le sent, Anouar fonctionne au coup de coeur. Son principal sujet de préoccupation : la situation des femmes au Maroc et la non reconnaissance de leurs droits économiques et sociaux. Impossible de balayer d’un coup des siècles de tradition. L’enjeu est plutôt de réconcilier islam et modernité, en concevant des lois qui donnent un cadre à des usages soi-disant immuables. Anouar avance l’exemple de la polygamie: « Elle n’est pas formellement interdite, mais le mari doit désormais obtenir l’accord de sa première épouse. Un progrès certes minime, mais qui en annonce d’autres.»

Les conditions de la liberté

Beaucoup de choses ont changé avec l’avènement de Mohammed VI. Les familles des victimes des crimes perpétrés durant le règne dictatorial d’Hassan II ont été indemnisées. Il est possible de manifester en faveur des droits humains… à condition que le gouvernement ne soit pas mis en cause! Certains sujets de politique intérieure restent tabous, comme le droit à l’autodétermination du Sahara occidental, réclamé depuis des décennies. On peut s’insurger contre Guantánamo, mais pas question d’exiger des éclaircissements sur le rôle du Maroc dans l’affaire des prisons secrètes de la CIA. Anouar, qui s’est déjà fait matraquer par la police, a compris la leçon: «Dans certaines situations, l’attaque frontale est inutile, voire contre-productive. Il vaut mieux chercher à avancer dans des domaines où la résistance est moindre, en attendant que le climat soit plus favorable.»
D’autres problèmes ne seront résolus qu’au plan international. Ainsi, sous la pression de l’Union européenne, la police marocaine a considérablement durci son attitude face aux migrant·e·s d’Afrique sub-saharienne. Des traitements iniques, voire meurtriers, ont été dénoncés par Amnesty International. Dans les paroles d’Anouar, on entend comme une question, un appel: «Que pouvons-nous faire?» Les droits humains au Maroc, c’est aussi ici, et maintenant.