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Barrages: les droits humains à l’eau

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°49, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2007.
Bénéfiques ou nuisibles, les impacts de la construction des grands barrages se déclinent dans le registre de l’énorme. Enormes inégalités aussi entre qui profite de ces bouleversements des écosystèmes et qui les subit.

Un écosystème, c’est une harmonie entre des êtres vivants et leur milieu. Les barrages sont comme un coup de pied dans cet équilibre, détruisant parfois des lieux culturels millénaires, inondant des zones habitées, changeant les compositions des sols, les modes d’érosion, le développement des poissons, etc. Très souvent, les droits économiques, sociaux et culturels des populations riveraines sont bafoués.

Déplacements forcés

A l’instar du barrage chinois des Trois Gorges sur le fleuve Yangtze, ces titanesques infrastructures promettent de générer de grandes quantités d’énergie, permettent d’irriguer des zones arides comme la plaine de la Chine du Nord et de développer l’économie (navigation, pêche dans le réservoir, tourisme). Elles sont aussi un moyen de se protéger contre les crues, qui causent chaque année de nombreux décès, et constituent une réserve d’eau potable pour les agglomérations urbaines. En revanche, les barrages entraînent des déplacements massifs: plus de 1,4 million de personnes dans le cas des Trois Gorges. Un rapport publié en 2003 par l’International River Network et les Amis de la Terre a montré que les mesures de dédommagement avaient été mises en oeuvre de manière catastrophique et ne répondaient souvent pas aux normes internationales, qu’un mécanisme indépendant de dépôt des plaintes faisait défaut et que la police avait employé des moyens brutaux pour faire taire les protestations. Quant au barrage d’Ilisu, dans le Sud-Est de la Turquie, il inondera 300 km2 et nécessitera le déplacement de 55 000 personnes, principalement des Kurdes.

En aval

Deuxième catégorie de victimes, les populations vivant en aval du réservoir voient leurs moyens de subsistance mis en péril par les changements écologiques liés au blocage de l’eau. Elles vivent aussi avec la menace d’une rupture du barrage, qui concerne 75 millions de personnes dans la vallée du Yangtze. Dans des pays comme la Turquie, des risques de dégradation de la santé publique sont également à déplorer, car le barrage diminue la capacité d’autopurification du fleuve. Il suffit que les villes en amont déversent sans traitement leurs eaux usées, pour que des maladies comme la malaria se développent. C’est un des reproches formulés par l’expertise qui a fait avorter, en 2002, le vieux projet turc de construire une centrale hydroélectrique sur le Tigre. Une idée pourtant relancée en 2005. Le barrage d’Ilisu doit retenir les eaux du Tigre sur 120 kilomètres entre la ville antique d’Hasankeyf et la frontière syrienne. C’est un autre problème. Quand les populations «de l’aval» appartiennent à un autre Etat, des enjeux géopolitiques s’ajoutent à leur misère.

L’implication suisse

Pour le barrage des Trois Gorges en Chine et celui d’Ilisu en Turquie, des entreprises suisses impliquées dans la construction ont obtenu de la Confédération des garanties contre les risques à l’exportation pour des centaines de millions de francs. L’ONG Déclaration de Berne considère cet engagement comme incompatible avec les normes internationales adoptées par notre pays. En ce qui concerne Ilisu, l’implication des populations concernées a été complètement négligée dans la planification.