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Egypte Les blogs tiennent tête au pharaon

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°49, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2007.
Violences sexuelles, torture, répression tous azimuts : depuis plusieurs mois, les blogs égyptiens révèlent ce que le régime de Hosni Moubarak préfère cacher. Mais la riposte contre la liberté d’expression ne s’est pas fait attendre.

Ils se surnomment eux-mêmes les «pyjamahidines». Car, contrairement aux moudjahiddines, ils peuvent mener leur combat depuis leur chambre à coucher. Les blogueurs et blogueuses égyptien·ne·s font entendre leur voix au-delà des frontières alors qu’une nouvelle Constitution taillée sur mesure permet de réduire au silence les principales forces de l’opposition égyptienne. Devant l’audience croissante de ces nouveaux cyberdissident·e·s, les autorités semblent avoir voulu faire un exemple. Le 22 février dernier, le blogueur Abdel Karim Soliman, alias Karim Amer, a été condamné à quatre ans de prison pour des écrits publiés sur son site personnel.  Ce jeune homme de vingt-trois ans au regard doux, conspué devant le tribunal par sa propre famille, a été poursuivi pour offense envers l’islam et injure au président de la République. Des chefs d’accusation si vagues qu’ils peuvent viser quasiment n’importe quel blogueur un tant soit peu critique. «Ils sont en train de nous cibler. Ils ont choisi Karim, dont personne ne connaissait le blog, car il était le maillon faible. Ses attaques contre la religion le rendent indéfendable dans notre société», affirmait le journaliste Wael Abbas après le procès. Début mars, un juge lui donnait raison en réclamant la fermeture de vingt et un blogs et sites, dont ceux d’associations de défense des droits humains. Enfin, le 14 avril dernier, les forces de sécurité ont arrêté le blogueur Abdul-Moneim Mahmoud à l’aéroport du Caire. Agé de vingt-sept ans, ce membre des Frères musulmans militait contre la torture dont il a été une victime.

Vidéos accablantes

A parcourir la blogosphère égyptienne, ces intimidations ne semblent pas décourager les internautes. Depuis plusieurs mois maintenant, les blogs révèlent la face cachée du pays des pharaons. «Au début, ils ne faisaient pas attention à nous, ils pensaient qu’on était des internautes qui surfaient dans leur coin», analyse Wael Abbas. Premier coup d’éclat en automne dernier. Le 24 octobre, au premier soir de l’Aïd el Fitr, des scènes d’hystérie sexuelle éclatent au centre-ville du Caire. Plusieurs centaines de jeunes hommes, électrisés par un spectacle de danse auquel ils ne peuvent assister, commencent à harceler les passantes. Certaines victimes parlent de tentatives de viol collectif, en pleine rue, dans une ville davantage réputée pour sa pudibonderie et son quadrillage policier que pour son insécurité. Les forces de l’ordre démentent tout incident: il ne s’est rien passé, puisqu’aucune plainte n’a été enregistrée! Mais très vite, des images accablantes vont faire le tour des blogs. Sur l’un de ces films amateurs, on voit deux adolescentes apeurées, cernées par une foule masculine, sous le regard impassible d’une patrouille de police stationnée quelques mètres plus loin. Grâce aux blogs, un véritable débat s’instaure jusque sur les plateaux télévisés. On réclame même la tête du ministre de l’Intérieur.

Tortionnaire jugé

En février, la presse fait ses gros titres sur un scandale connu des Egyptien·ne·s mais habituellement passé sous silence: la torture. Un reporter du quotidien indépendant Masri el-Yom, choqué par des vidéos trouvées sur les blogs, retrouve une victime qui accepte de parler au grand jour. Les images du viol d’Emad, prises par les bourreaux eux-mêmes à l’aide d’un téléphone portable, avaient fait le tour du Caire, passant de mobile en mobile, avant de se retrouver sur le net. D’autres affaires suivent, les révélations s’accumulent. Un tabou saute: les blogs accusent nommément les tortionnaires. Pour la première fois, la justice, contrainte d’admettre ce qu’elle nie depuis des années, a poussé un capitaine de police dans le box des accusés. Le verdict n’est pas encore tombé mais, sur la blogosphère égyptienne, le procès en soi est salué comme une victoire.