Les droits sinistrés des minorités sexuelles

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°49, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2007.
Réduite au silence durant l’époque soviétique, la question des minorités sexuelles surgit avec passion et fracas en Lettonie et en Pologne. Attaques, discriminations et intimidations ont désormais lieu au grand jour. Etat des lieux.

Après les gaz lacrymogènes, les oeufs. Pour la deuxième année consécutive, la Riga Pride s’est déroulée dans un climat tendu et haineux. Les organisateurs s’y attendaient, malheureusement. Preuve que la situation des lesbiennes, des gays et des personnes bisexuelles et transgenres (LGBT) ne s’est pas améliorée en Lettonie.
Samedi 22 juillet, les quelques personnes présentes à la messe de soutien à la Riga Pride 2006 dans l’église anglicane sont aspergées d’oeufs et d’excréments par des sympathisant·e·s de l’extrême droite. Trois jours plus tôt, la parade avait été annulée par la Municipalité. « J’ai eu le plaisir douteux de voir de mes propres yeux comment les gens peuvent se comporter, motivés par la haine et la peur», a déclaré l’eurodéputée néerlandaise Sophie Int’Veld après cet incident. Situation similaire lors de la rencontre organisée juste après par l’association lettonne gay Mozaika. Plusieurs centaines de personnes se sont alors rassemblées aux alentours de l’hôtel, invectivant les participant·e·s sur leur passage.

Complaisance

Le refus du gouvernement d’autoriser cette parade ainsi que celle de l’année passée, au motif que la police ne pouvait garantir la sécurité des manifestant·e·s, est loin de dissiper le doute sur une homophobie latente parmi une partie des autorités lettonnes. Ce n’est que quelques heures après le début des violences dirigées contre les participant·e·s à la conférence de presse qu’une timide présence policière s’est manifestée, bien que les organisateurs aient demandé une protection policière bien à l’avance.
En plus de n’offrir que le service minimum pour la garantie de la liberté d’expression et de réunion des LGBT, le gouvernement letton traîne les pieds dans la lutte et dans l’application des directives européennes contre les discriminations basées sur l’orientation sexuelle. «D’un point de vue légal, nous ne sommes toujours pas protégés contre la discrimination», s’exclame Juris Lavrikovs, militant LGBT letton. De plus, plusieurs ONG et personnalités ont fait part de leurs inquiétudes au Premier ministre au sujet de l’absence des minorités sexuelles dans le Programme national en faveur de la tolérance. Apparemment, les LGBT ne souffriraient pas de l’intolérance…

«Contre nature»

Quant à la situation des LGBT en Pologne, elle ne fait qu’empirer depuis la mainmise sur le pouvoir de la coalition de droite, catholique et nationale, formée par trois partis : Loi et Justice (des frères Kaczynski), Autodéfense (des milieux agraires) et la Ligue des familles polonaises. Même dans les rues de Varsovie, il ne fait pas bon afficher publiquement une attitude jugée moralement « déviante ». Cette politique de retour musclé à l’«ordre moral» prônée par le gouvernement crée un climat de discrimination et d’intimidation dont sont victimes les LGBT. Interdiction de manifestations publiques, propos ouvertement homophobes tenus par une partie de l’autorité gouvernementale, incitations à la discrimination, voire à la haine et à la violence de la part de certains groupes d’extrême droite. Les quelques droits arrachés par les LGBT sont quotidiennement attaqués et remis en question.

Matraque

En octobre 2005, le Premier ministre aurait déclaré que l’homosexualité était «contre nature» et que si des personnes «tentaient d’en contaminer d’autres avec leur homosexualité, l’Etat devait intervenir contre cette violation de la liberté». Plus récemment, il a affirmé qu’il ne voulait pas que des homosexuel·le·s puissent enseigner dans les écoles publiques et qu’il n’accepterait pas un membre gay dans son gouvernement. L’actuel président de la République, Lech Kaczynski, a déclaré pendant la campagne présidentielle qu’il continuerait d’interdire les manifestations LGBT pour éviter «la promotion publique de l’homosexualité». Un point de vue repris par Wojciech Wierzejski, parlementaire de la Liga Polskich Rodzin (Ligue des familles polonaises), concernant la marche annuelle pour l’égalité àVarsovie. «Si les déviants commencent à manifester, il faut les accueillir à coups de matraque», a-t-il ainsi déclaré. Réagissant à la présence possible d’hommes et de femmes politiques occidentaux à cette manifestation, il a ajouté : «Ce ne sont pas des hommes politiques sérieux, ce ne sont que des gays, quelques coups de matraque les dissuaderont de revenir. Les gays sont lâches par définition.»

Education

Au-delà de la rhétorique, cette attitude homophobe du gouvernement polonais se traduit également dans les faits. Début mars, un texte proposé au Parlement par le vice-ministre de l’Education, Miroslaw Orzechowsk, interdit «la promotion de l’homosexualité» et autres pratiques « déviantes » dans les écoles polonaises. L’objectif de la mesure annoncée est de « punir quiconque fait la promotion de l’homosexualité ou de toute autre déviance de nature sexuelle au sein des établissements d’enseignement». Enfreindre cette règle pourrait entraîner un licenciement, une amende ou une peine d’emprisonnement. En dépit des déclarations de soutien prononcées par les hommes politiques et d’une opinion publique généralement défavorable à l’homosexualité, plus de dix mille enseignant ·e·s, rejoint·e·s par des groupes LGBT, ont défilé à Varsovie pour protester contre le projet de loi. Un sursaut vital de la société civile, malheureusement rare et sporadique, que ce soit en Pologne ou en Lettonie.