© Rebecca Sommer
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Laos Les Hmongs, ces oublié·e·s du monde

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°49, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2007.
Dans les montagnes du Laos, les Hmongs vivent dans le dénuement le plus absolu, à la merci des attaques de l’armée laotienne. Cyril Payen, grand reporter français, a rencontré ces oublié·e·s de la communauté internationale.

Collaborateur de la chaîne de télévision France 24 et du Nouvel Observateur, Cyril Payen vient de publier un ouvrage sur la guerre oubliée du Laos.

amnesty : Comment avez-vous pu accéder aux villages des Hmongs du Laos? Y êtes-vous allé de manière clandestine?

Cyril Payen: La zone militaire spéciale de Xaïsomboun où est regroupée la majorité des vétérans hmongs est une région interdite aux étrangers. Des milliers de gens n’ont plus de village depuis plus de vingt ans. Ils survivent dans des sanctuaires provisoires, au gré des offensives gouvernementales. La seule manière de les retrouver dans cette jungle montagneuse est de passer par le réseau clandestin des blackbirds, une poignée de volontaires qui font la navette entre ces maquis, souvent perchés à plus de deux mille mètres d’altitude, et la civilisation. Ce périple est obligatoirement clandestin. Evoquer la question des Hmongs au Laos, c’est la prison assurée.

Pourquoi est-il si difficile d’accéder à ces villages?

Nous avons dû marcher pendant une semaine, franchissant une vingtaine de montagnes, sans jamais vraiment dormir ni manger, en tentant d’éviter les champs de mines et contournant les chemins de crête empruntés par les patrouilles de l’armée. C’est une zone de guerre. Des milliers de soldats y sont déployés. Et les forces gouvernementales tirent à vue. Les Hmongs sont bien placés pour le savoir.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé en rencontrant les Hmongs,perdu·e·s dans la jungle laotienne?

Nous avons découvert une véritable cour des miracles. Des maquisards aux uniformes déchirés et aux vieilles pétoires rafistolées héritées des Américains. Des enfants Cyril blessés. D’autres mourant de faim. Des estropiés par dizaines. Des hommes et des femmes atteints de maladies qui ont disparu partout ailleurs. Des gamins de huit ans qui ne connaissaient pas même le goût du riz. Une peuplade de bêtes traquées qui survit en avalant des racines pilées et qui implore l’aide du monde. De la France et de l’Amérique notamment, dont ils ont été les supplétifs pendant les guerres d’Indochine, et qui les ont abandonnés.

Quel espoir pour ces groupes oubliés du monde et persécutés par le régime laotien?

Il n’y a presque aucun espoir de voir un geste esquissé du côté laotien. Le régime de Vientiane réfute jusqu’à l’existence même de ces centaines de familles de vétérans. Les quelques redditions récentes, sous l’égide discrète de chancelleries occidentales, se sont achevées en fiasco, en tueries, en arrestations…

Votre ouvrage a-t-il pour but d’attirer l’attention de la communauté internationale?

Il y a un devoir de mémoire envers ces populations impliquées dans des conflits qui furent internationaux, et maintenant oubliées. La loi française, en tout cas, est pourtant très claire depuis 2005 sur ce devoir de mémoire. Mais rien ne se passe. Les Hmongs sont nos Harkis [militaires indigènes d’Afrique du Nord ayant servi aux côtés des Français ndlr.] d’Asie.
On peine à croire qu’il soit difficile d’évacuer et d’installer, en Guyane ou aux Etats-Unis par exemple, quelques milliers de survivants qui ne veulent qu’une seule chose : quitter le Laos, un pays où les autorités les considèrent comme des ennemis héréditaires depuis plus de deux générations.

Des consortiums se préparent à construire d’importants barrages dans la zone où les Hmongs sont réfugié·e·s. Quelles en sont les conséquences?

Il y a quelques années, le projet d’un barrage hydro-électrique dans le Sud du Laos a fait hurler au scandale la communauté internationale parce qu’il menaçait deux mille éléphants sauvages. Aujourd’hui, trois barrages du même type issus de consortiums internationaux sont en projet à Xaïsomboun, et les offensives ont redoublé contre les Hmongs pour pacifier cette région. Aucune réaction. Dix mille Hmongs ont donc moins de valeur que deux mille éléphants sauvages. C’est la conclusion terrible qu’ils ont tirée. Beaucoup d’entre eux me disent aujourd’hui qu’ils se réincarneront en fantômes pour hanter nos consciences.