© Earthrights International
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Investissements pervers au Myanmar

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°49, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2007.
Certaines multinationales ferment les yeux sur les atrocités commises par la junte militaire. Grâce à leurs investissements, le régime en place s’arme et se maintient au pouvoir, utilisant la violence contre ses propres ressortissant·e·s.

Au Myanmar (Birmanie), la situation des droits humains  est telle que la Banque mondiale, comme toute autre  organisation internationale, ne reconnaît pas le régime en  place. Elle refuse donc des prêts visant à exploiter les ressources  énergétiques de ce pays. Hermétique à toute pression  internationale, le Myanmar n’accepte pas d’observateurs indépendants  sur son territoire. Depuis 1964, l’Organisation internationale  du travail condamne chaque année ce pays pour  usage systématique du travail forcé. Début 2007, la Croix-  Rouge internationale a été contrainte par les autorités birmanes  de cesser pratiquement toutes ses activités. La junte a mis  son pays au ban de la communauté internationale. 
Paulo Sérgio Pinheiro, Rapporteur spécial sur la situation  des droits de l’homme au Myanmar, note qu’«une politique  arbitraire et généralisée de confiscation des terres est appliquée  dans tout le pays». Avec pour objectifs de «préparer le  terrain à des projets de développement de l’infrastructure  (barrages), faciliter l’exploitation des ressources naturelles,  notamment l’extraction gazière en mer, et offrir des débouchés  commerciaux (concessions économiques, par exemple  forestières et minières) à différents groupes d’intérêt (dont  l’armée et des groupes étrangers).» Les chiffres avancés par le  Rapporteur spécial sont éloquents : « Entre 1996 et 2006,  3077 villages de l’Est du pays ont été détruits, vidés de leurs  habitants ou abandonnés. Plus d’un million de personnes  auraient été déplacées au cours de cette période. En novembre  2006, le nombre total des personnes déplacées ou forcées d’abandonner  leur maison et se trouvant dans l’impossibilité d’y  retourner, de se réinstaller ou de se réinsérer dans la société  était, selon les estimations, d’au moins cinq cent mille.»

Marchés juteux

Malgré la situation catastrophique  au niveau des droits humains, les nombreux gisements de gaz  et d’hydrocarbures présents au Myanmar attisent les convoitises  des investisseurs du monde entier. En 2005, de nouveaux  gisements de gaz et d’hydrocarbures ont été découverts dans le nord du golfe du Bengale. Le projet Shwe Gas prévoit la construction  d’un pipeline pour acheminer le gaz naturel vers  l’Inde. Les coréens Daewoo (60% de participation) et Kogas  (10% de participation) sont les partenaires de la junte militaire  birmane dans ce projet. L’organisation non gouvernementale  Earthrights International craint une recrudescence des violations  des droits humains. Elle a déjà constaté le déplacement  forcé de plusieurs villages sur le tracé du futur pipeline.  Le drame du projet Yadana dans les années nonante, lié à  l’exploitation du gaz naturel de la mer d’Andaman à destination  de la Thaïlande, n’est pas près d’être oublié. L’armée  birmane, chargée de garantir la sécurité du chantier et des  employés de Total et d’Unocal, s’était rendue coupable de  déplacements forcés, de recours au travail forcé (corvées de  portage, en particulier), de torture, de viols et d’extorsions  financières. Entre 12 000 et 15 000 militaires avaient été  envoyé•e•s pour «pacifier» la région occupée par des groupes  ethniquement variés tels les Karens et les Môns. Les agent•e•s  de l’Etat responsables de ces violations bénéficient généralement  de la plus totale impunité.

Responsabilité des entreprises

Le prix Nobel  de la paix Aung San Suu Kyi, actuellement en résidence  surveillée, estimait alors: «Les investisseurs ne devraient pas  s’implanter car tout l’argent va à une élite. Je tiens à mentionner  la firme Total, qui est devenue le plus fort soutien du  système militaire birman. Ce n’est pas le moment d’investir  ici.» Aujourd’hui, le mal est fait. Certaines victimes ont entrepris  des actions en justice contre Total et Unocal. Le documentaire  Total Denial retrace leur histoire. De passage à Genève pour la  présentation de ce film, le directeur d’Earthrights International,  Ka Hsaw Wa, s’anime quand il parle de la responsabilité  des multinationales: «Pour le moment, personne ne devrait  investir en Birmanie. Car tout l’argent va aux mili-taires. Ils  achètent des avions, augmentent leur pouvoir. Rien ne profite  au peuple birman. Je ne suis pas un politicien, je suis juste un  avocat pour les personnes qui souffrent. Je ne dis pas à Total  et Unocal de retourner chez eux. Je leur dis : ‹Vous êtes là,  donc agissez!› Je veux qu’ils respectent les droits humains et  qu’ils prennent leurs responsabilités. Particulièrement dans  les endroits qu’ils ont détruits.»

Revenus pour l’armée

Tout projet d’investissement  apporte un soutien moral et économique à ce régime  militaire particulièrement brutal. Les montants se chiffrent en  millions de dollars par année. Plus de 40 % des revenus de  l’Etat sont utilisés pour l’armée. Ses effectifs ont plus que doublé  en quinze ans pour atteindre 400000 hommes en 2005.  Vingt pour cent seraient âgés de moins de dix-huit ans. Le matériel militaire est fourni par le Pakistan, l’Ukraine, Israël,  Singapour, la Russie et la Chine, qui est devenue dans les  années 1990 le premier partenaire commercial du Myanmar.  Actuellement, elle investit dans la construction de deux  projets hydro-électriques, dans le Nord-Est du pays, près de la  frontière chinoise. Par ailleurs, dix-sept entreprises canadiennes  investissent au Myanmar et collaborent avec le régime  militaire. Les multinationales sont décidément peu scrupuleuses  quand des intérêts économiques sont en jeu.