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Iran L’opposition a les mains liées

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°49, publié par la Section suisse d’Amnesty International, mai 2007.
Hétéroclite, l’opposition iranienne tente de réunir d’anciens ministres, des partisan·e·s de l’ancien ministre Mossadegh, des activistes du mouvement des droits humains et des droits de la femme. En raison des restrictions, leur marge de manoeuvre est réduite au minimum à l’intérieur du pays. Reportage à Téhéran dans l’antre de l’opposition.

C’est Ebrahim Yazdi en personne qui, debout dans l’entrée du restaurant chinois, reçoit les invité·e·s. Le lieu est incongru pour une telle réception. Mais, bien qu’elle soit grande, la maison adjacente de l’ancien ministre, dans le Nord de Téhéran, ne suffit pas à accueillir tout le monde. Le restaurant a d’ailleurs l’avantage d’être à côté de chez lui et permet de se réunir à l’abri des regards indiscrets.
Un ballet de belles voitures dépose devant l’entrée des femmes élégantes aux voiles particulièrement colorés et des hommes qui portent presque tous la cravate : une façon d’afficher publiquement son opposition, car elle est considérée par le régime comme un symbole d’impérialisme.
En Iran, la tradition veut que, dans les jours qui suivent le Nouvel An iranien, le 21 mars, les familles et les ami·e·s se rendent visite. L’opposition profite de ce prétexte pour se réunir. Et, étant donné sa position, il revient à Ebrahim Yazdi de recevoir ses anciens collègues et amis. Il a lui-même été ministre des Affaires étrangères juste après la révolution islamique, en avril 1979, dans le cabinet du Premier ministre Mehdi Bazargan. Comme leur collègue Ezat Sahabi, ils avaient à l’époque accédé au pouvoir dans l’euphorie célébrant la fin de la monarchie. «Je sortais de prison après sept ans», raconte l’ancien ministre responsable de la planification économique. «Nous voulions l’indépendance politique et économique du pays. Nous voulions aussi plus de justice sociale et de morale», explique le vieil homme, les deux mains appuyées sur sa canne.
Son parti, ainsi que d’autres mouvements progressistes, s’était allié aux islamistes pour faire tomber le Shah. Ils avaient suivi l’imam Khomeiny, croyant possible une gestion partagée du pays – les religieux se contentant du rôle de guides spirituels. Pourtant, Yazdi, Sahabi et une grande partie de la population devront vite déchanter : la répression est terrible, les assassinats politiques se multiplient et les religieux établissent des règles de plus en plus strictes. Au bout de dix mois, le cabinet de Mehdi Bazargan démissionne en bloc. Ezat Sahabi se souvient : «Un an après la révolution, j’avais encore de l’espoir. Je n’étais plus ministre mais membre du Parlement. Puis, je me suis rendu compte que les religieux étaient en train de devenir les vrais dirigeants du pays.» Il se met alors à contester le pouvoir des élites religieuses. Sahabi sera alors à nouveau arrêté – cette fois par le régime que lui-même a contribué à mettre en place – et interrogé pendant des mois.

Accès restreint

Les invité·e·s sont à présent au complet. La salle est comble, et on évoque avec nostalgie l’époque de Mohammad Mossadegh – Premier ministre élu démocratiquement en 1951 – en pelant des oranges et des concombres. Malgré le libéralisme prôné par beaucoup de ces opposant·e·s, les femmes occupent une partie du restaurant qui leur est réservée. Très peu de jeunes sont présent·e·s et E. fait figure d’exception. Il explique que l’accès au mouvement est très restreint car les anciens ont peur des infiltrations. D’ailleurs, ce genre de réunion compte toujours des agents du gouvernement. A ses côtés, R., couverte d’un foulard violet, est une jeune activiste du mouvement des droits humains. Elle a une vingtaine d’années et, pour elle, la pression est encore plus grande: elle ne bénéficie pas de la protection relative qu’apporte aux anciens ministres leur notoriété. «Le porte-parole de notre groupe est en prison depuis deux ans et il est régulièrement torturé», témoigne la jeune femme aux yeux rieurs. «La condition des droits humains de l’ensemble de la population est très difficile, mais elle l’est encore plus pour ceux qui sont actifs. Pourtant, c’est notre devoir d’informer sur la situation des droits humains en Iran. » Pour ce faire, son mouvement est en contact avec des groupes d’activistes à l’étranger. La militante déplore cependant que ces groupes soient «trop utopistes» et ne réalisent pas l’ampleur des pressions subies.

Passages à tabac

Le temps passe. La nuit qui tombe semble amplifier les bruits de la circulation alentour. Les participant·e·s s’en vont peu à peu. Quelques privilégié·e·s passent à côté, dans le salon de Ebrahim Yazdi. On trouve parmi ces invité·e·s de marque M. Meyssami, rédacteur en chef de la revue mensuelle Tchechm andaz (Horizon), un des rares journaux d’opposition. Il a perdu la vue lorsqu’il était dans la guérilla. Calée dans un fauteuil aux motifs chargés, une femme en long tchador noir détonne parmi les convives: elle est la fille d’un mollah qui, s’étant montré trop libéral, a mystérieusement «disparu » peu après la révolution. Beaucoup plus «moderne», une femme fait son entrée d’un pas décidé. Avec une pressante soif de témoigner, elle raconte l’arrestation, quelques semaines auparavant, de cinq activistes des droits de la femme. Elle-même et plusieurs dizaines d’autres militantes s’étaient réunies à Téhéran à l’occasion de la Journée de la femme, le 8 mars, avant d’être dispersées, tabassées et arrêtées par la police. «S’ils ne nous avaient pas empêchées de nous réunir, nous aurions été un millier», regrette-t-elle, amère. Elle explique que, malgré l’absence de structure, son mouvement a récolté un million de signatures pour demander la réforme des lois défavorables aux femmes. Avec quels résultats? A voir l’ampleur des pressions qui pèsent sur les différentes organisations d’opposition, on peut craindre que, comme beaucoup d’autres initiatives, elle reste lettre morte.

Ebrahim Yazdi a été ministre des Affaires étrangères au moment de la révolution islamique en avril 1979. Après sa démission, il a écrit plusieurs ouvrages concernant la politique iranienne. Il ne ménage pas ses critiques face à la politique étrangère du président Ahmadinejad.


amnesty: Quelle est votre vision de la position du président sur la scène internationale?


Ebrahim Yazdi: Vous avez peut-être entendu que notre président a dit que l’Iran était comme un train qui n’a pas de frein. Nous ne pensons pas que cette phrase soit très prometteuse.L’Iran se trouve aujourd’hui dans une situation très critique. Nous sommes totalement isolés et nous avons perdu tous nos alliés, y compris la Chine et la Russie.


Que pouvez-vous faire en tant que mouvement d’opposition?


Je ne suis pas sûr que l’opposition à l’intérieur du pays puisse faire grand-chose.En fait, nous n’avons aucune marge de manoeuvre.


Jusqu’où pensez-vous que le président Ahmadinejad ira dans sa confrontation avec les pays membres de l’ONU?


Cela ne dépend pas du président. Ce n’est pas lui qui décide de la politique étrangère, mais le Conseil suprême. Ils sont les réels détenteurs du pouvoir. Je pense qu’ils sont prêts à aller aussi loin qu’ils le veulent.


Quelles pourraient être les conséquences de cette politique ?


Je n’ai pas de réponse exacte quant aux possibles conséquences. Mais je pense qu’en cas de bombardements ou de sanctions, cela deviendrait encore plus grave, car le peuple iranien est très nationaliste. De plus, une pression extérieure donnerait au gouvernement une nouvelle excuse pour réprimer l’opposition.