© L’Evénement syndical, Neil Labrador
© L’Evénement syndical, Neil Labrador

Suisse «Réfléchir au rôle de la police»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°50, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2007.
Dans son dernier ouvrage, Présumé non coupable. Des flics contre le racisme , le policier et romancier Yves Patrick Delachaux décrit le quotidien difficile des agent•e•s trop peu formé•e•s en matière de droits humains. Le Genevois pense que la police doit désormais passer du stade de la répression à celui de la défense de la dignité humaine.

AMNESTY: Quel est l’objectif de votre ouvrage?
Yves Patrick Delachaux: J’ai vu que la police des pays francophones en Europe manque de ressources humaines dans la défense des droits humains. Je suis policier depuis seize ans et je réalise qu’on nous demande de faire des interpellations et des enquêtes sans avoir au préalable développé des réflexions sur les enjeux de la défense des droits humains, comme la présomption d’innocence par exemple, des limites de la force coercitive, etc. Pourtant, ce sont bien là les prochains enjeux. Souhaitons-nous une société ouverte, accueillante et sécurisée, ou son contraire?

Comment se manifeste l’attitude raciste des policiers sur le lieu de travail?
Par la peur. En Europe, je trouve dangereux qu’il se développe de plus en plus un nationalisme négatif qui engendre des craintes ataviques. Ce phénomène est aujourd’hui lié à la globalisation des marchés et à la lutte contre le terrorisme. Tous ces éléments engagent la responsabilité des corps de police, notamment la préservation de ce que nos ancêtres ont défendu par l’esprit et par le sang: la république, le débat citoyen, les droits humains, etc.

Quel est le poids d’un policier romancier comme vous pour empêcher la progression du racisme?
Comme écrivain, j’ai envie de m’inscrire en faux contre ce courant et continuer à rappeler que celui qui vient d’ailleurs constitue un plus et non un danger. L’autre me questionne, m’intéresse, me surprend, ne me fait en tous les cas pas peur. Certains continueront bien évidemment à me taxer d’utopiste. Je n’abandonnerai jamais ma conviction.

Y a-t-il des régions plus affectées que d’autres en Suisse? Qui en sont les victimes?
Je n’ai jamais cherché à faire de comparaisons entre les régions linguistiques de la Suisse, même si la police suisse alémanique a parfois critiqué l’approche romande de la médiation interculturelle. En Suisse orientale, les polices semblent agir plutôt en force et en anticipation, mais ça correspond certainement à un contexte qui leur est propre. Dans tous les cas, il y a encore trop peu de réflexion sur ce que doit être le rôle de la police dans la résolution non violente des conflits. C’est pour cette raison que les principales victimes sont bien sûr les étrangers et autres personnes en situation difficile. Il faudra évidemment que je réfléchisse davantage à la question.

La question du racisme dans les milieux policiers reste cependant présente dans l’opinion et dans l’actualité suisse. Comment expliquez-vous cela?
Je vais vous l’expliquer par quelques exemples. Si vous prenez des policiers qui s’occupent de la circulation policière, les Noirs ne sont pour eux pas un problème, ni les requérants d’asile. Par contre, si vous interrogez les policiers travaillant dans les milieux des stupéfiants, il est clair, vu les réseaux «mafieux» actuels, que vous aurez une réponse qui met en cause les Noirs de certaines régions d’Afrique. De même, si vous écoutez les policiers s’occupant de cambriolages, il ne faut pas vous étonner d’avoir une mise en cause des personnes d’origine balkanique, ou des Roms. Le risque: vous partirez en vous disant que ces policiers sont racistes. Pour moi, il n’y a que des policiers désabusés, fatigués, qui ont parfois perdu le sens du devoir.

Ne tenez-vous pas un double langage pour défendre vos collègues?
Non, il ne s’agit pas d’être tendre avec ma profession ni de défendre pour défendre. J’ai souvent rencontré des policiers qui avouaient avoir été responsables d’actes qui pouvaient s’apparenter à des actions racistes; ils n’en étaient pas fiers. En les écoutant attentivement, j’ai bien compris qu’ils étaient envoyés sur le terrain sans avoir tous les outils nécessaires pour affronter certaines situations. Vous savez, en douze ans de patrouille, j’ai moi-même trop souvent eu des comportements inadéquats. Je m’en suis voulu. Voilà pourquoi je me suis mis au travail…

Que pensez-vous du dernier rapport d’Amnesty Suisse qui dénonce l’impunité dont bénéficient les coupables?
Je soutiens qu’il faut punir les responsables de violations des droits humains, j’insiste encore plus sur la formation et la prise en compte de la dimension multiculturelle qui marque aujourd’hui nos polices francophones. Je me réjouis d’entendre un jour un policier suisse s’adresser ainsi à un étranger: «Bienvenue chez nous. Vous y avez des devoirs mais aussi des droits.»

Yves Patrick Delachaux, Présumé non coupable. Des flics contre le racisme, Saint-Maurice, Editions Saint-Augustin, 2007, 168 p. www.flicdequartier.ch