Etats-Unis Les fantômes de la CIA

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°50, publié par la Section suisse d’Amnesty International, septembre 2007.
De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le comportement des Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme. Au récent rapport du Tessinois Dick Marty, rapporteur spécial du Conseil de l’Europe, vient s’ajouter le rapport établi conjointement par plusieurs ONG de défense des droits humains à propos des centres secrets de détention et des «prisonniers fantômes» qui les peuplent.

En juin dernier, Dick Marty présentait son deuxième Rapport sur les centres secrets de détention de la CIA dans les Etats membres du Conseil de l’Europe. Le gouvernement des Etats-Unis en avait alors immédiatement nié les conclusions. C’est en 2005 que la présence, sur sol européen, de prisons secrètes avait été révélée par la presse, en même temps que l’affaire des vols secrets de la CIA pour le transfert de prisonniers soupçonnés de terrorisme. Le Conseil de l’Europe avait alors mis en place une commission pour faire la lumière sur ces accusations. Le récent rapport de Dick Marty atteste de l’existence de tels centres secrets de détention spécialement destinés aux «prisonniers de grande valeur». C’est principalement la Roumanie et la Pologne qui sont accusées d’avoir abrité, entre 2002 et 2005, ces «sites noirs» administrés par la CIA. Plusieurs autres pays membres du Conseil de l’Europe ont également été pointés du doigt pour avoir secrètement permis les agissements des services de renseignements américains. Le Parlement européen, qui a aussi enquêté, arrive aux mêmes conclusions.

Six grandes organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International, ont également publié en juin un rapport à ce sujet. Le document, appelé «Off the record», est le fruit d’un travail conjoint et révèle le nom de trente-neuf personnes vraisemblablement emprisonnées dans les centres secrets de détention de la CIA et dont on est actuellement sans nouvelles. Cette liste a été établie grâce à des recoupements de témoignages, d’articles de presse ainsi que d’autres sources, et nous fournit des renseignements sur les personnes, leur arrestation, les soupçons qui pèsent sur elles et les lieux où elles pourraient avoir transité. Dans la majorité des cas, les informations restent vagues et imprécises. Ces personnes sont réellement des «fantômes» qui ont «disparu» de la circulation après leur arrestation ou leur transfert aux mains des Américains. Le vide subsiste, même lorsque leur nom a été mis sur la liste des «terroristes ne représentant plus une menace». En effet, le gouvernement des Etats-Unis n’a donné aucune information à leur sujet et entretient délibérément le flou sur ces questions.

La détention secrète de prisonniers pose évidemment de graves problèmes. Cette pratique va à l’encontre des règles de base des droits humains et des traités ratifiés par les Etats-Unis, notamment la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Du fait que les détenus ont «disparu» et que l’on n’est en mesure de savoir ni où ils se trouvent ni avec qui, ni s’ils sont en bonne santé et ni même s’ils sont toujours en vie, leur sort est des plus incertains. Une telle situation situation crée en effet une zone de non-droit qui permet d’utiliser des méthodes d’interrogatoire illégales, contraires aux droits humains. Le fait que les détenus ne sachent rien de leur sort et que leur famille reste sans nouvelles constitue également une atteinte aux droits humains. De nombreux témoignages font état de tortures, comme cela a souvent été le cas dans la «guerre contre le terrorisme».

Coopération

Les terroristes présumés ont souvent été arrêtés dans des pays musulmans comme le Pakistan, l’Afghanistan, la Somalie ou les Emirats arabes unis soit par les forces de sécurité locales, soit avec l’appui des forces armées américaines, des agents de la CIA et parfois du FBI. Les prisonniers sont parfois interrogés par la police ou les services secrets du pays, avant d’être généralement remis aux Américains. Dans la plupart des cas, les prisonniers ont transité par différents lieux de détention. Les Etats-Unis se servent de leur influence au niveau mondial pour inciter les autres pays à coopérer. Cette lutte contre le terrorisme est aussi une occasion pour de nombreux gouvernements de mettre de côté les droits humains.

Des enfants arrêtés

Le rapport sur les disparitions forcées fait aussi état de l’arrestation de membres de familles de terroristes présumés. Il souligne que, dans certains cas, les femmes et les enfants des suspects auraient été arrêté·e·s en même temps et détenu·e·s parfois pendant plusieurs mois. Dans le cas du très recherché Khalid Sheikh Mohammed, ses enfants de sept et neuf ans ont été arrêtés en septembre 2002, maintenus en détention et interrogés par les services pakistanais. Ils ont, semble-t-il, subi des mauvais traitements pour les contraindre à donner des renseignements permettant de localiser leur père. Celui-ci a été arrêté quelques mois plus tard et se trouve actuellement à Guantánamo. Ses deux enfants ont été remis à la CIA et interrogés au sujet des activités de leur père.

Alors que le président Bush a enfin reconnu en septembre 2006 l’existence de tels centres de détention, le rapport des ONG exhorte le gouvernement américain à cesser immédiatement ces pratiques. Les organisations de défense des droits humains ne nient aucunement la nécessité de combattre le terrorisme. Cependant, il n’est pas tolérable qu’un gouvernement, que ce soit celui des Etats- Unis ou de n’importe quel autre Etat, se permette d’ignorer les droits humains lorsque cela lui convient. L’ordre de service émis par le président Bush, en juillet dernier, interdisant la torture dans les centres secrets de détention prouve en tout cas une chose: des méthodes assimilables à de la torture ont bel et bien été utilisées, puisqu’il veut aujourd’hui les interdire. 

Il est temps que les Etats-Unis révèlent l’identité de tous les prisonniers de la «guerre contre le terrorisme», qu’ils permettent au CICR de leur rendre visite et fassent en sorte qu’ils puissent communiquer avec leur famille, voir un avocat et comparaître devant la justice. De plus, tous les pays impliqués doivent cesser d’apporter leur soutien aux opérations de détentions secrètes. La lutte contre le terrorisme peut et doit être menée conformément aux principes de respect des personnes, aussi terroristes soient-elles.

Il s’agit donc bien d’une histoire de fantômes qui fait peur et qui écoeure aussi. Mais les vrais fantômes sont ceux qui hantent déjà la conscience des Etats- Unis et de nombreux autres pays. Ils devront tôt ou tard les regarder en face.