«Indigne du début à la fin»

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°48, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2007.
Gros scandale à Berlin: Murat Kurnaz, citoyen turc né en Allemagne, est resté prisonnier pendant quatre ans à Guantánamo, alors que la CIA, comme les services secrets allemands, le savaient innocent. En janvier, une commission d’enquête a tenu une audience dans la capitale pour juger de la culpabilité des autorités.

Guantánamo © US DoD

Les mains et les pieds liés, attaché au sol, un capuchon enfoncé sur la tête. C’est ainsi, dans un avion-cargo avec quinze soldat-e-s américain-e-s à son bord, que Murat Kurnaz a été transporté le 24 août 2006 entre Guantánamo et la base militaire américaine de Ramstein pour être rendu aux autorités allemandes. C’est d’ailleurs de la même manière que ce Turc, vivant à Brême, avait été transféré à Guantánamo en février 2002. «C’était indigne du début à la fin. Les Américains sont restés fidèles à eux-mêmes», commente Bernhard Docke, l’avocat allemand de Murat Kurnaz, à propos de libération de son client. Pourtant, depuis quatre ans, il était clair que le jeune homme n’était ni un «terroriste» ni un sympathisant, mais qu’il s’était simplement trouvé «au mauvais endroit au mauvais moment», comme s’en étaient aperçu la CIA et les collaborateurs des services secrets allemands déjà en automne 2002. Le mauvais endroit était le Pakistan, où Murat Kurnaz, alors agé de 19 ans, s’était rendu en octobre 2001 pour «en savoir plus sur l’islam» en étudiant dans une école coranique. «Je voulais faire ce voyage avant que ma femme me rejoigne en Allemagne depuis la Turquie», a-t-il raconté le 18 janvier 2007 devant une commission d’enquête du Parlement allemand, le Bundestag, chargée d’évaluer la culpabilité des autorités allemandes dans le long emprisonnement de Kurnaz. Le mauvais moment correspondait aux quelques semaines suivant les attaques du 11 Septembre aux Etats-Unis: le 7 octobre, l’armée américaine a débuté sa «guerre contre le terrorisme» avec l’opération Enduring Freedom (soutenir la liberté), dans le but d’éliminer le chef d’Al Qaïda Oussama Ben Laden et le régime taliban en Afghanistan. Murat Kurnaz, recalé à l’école coranique, était dans le bus pour l’aéroport lorsqu’il a été arrêté par les autorités pakistanaises lors d’un contrôle et remis contre une rançon à l’armée étasunienne quelques jours plus tard. D’abord emmené dans la prison américaine à Kandahar en Afghanistan, il a été un des premiers prisonniers à être transféré à Guantánamo – on lui a attribué le numéro d’indentification 053. On ne sait toujours pas très bien pourquoi il a été arrêté. Son avocat suppose que les autorités américaines ont eu vent d’une enquête pour «terrorisme» menée par le ministère public de Brême sur Murat Kurnaz, enquête entre temps abandonnée. Cela a pourtant suffit aux Etats-Unis à le considérer comme un dangereux «terroriste ».

Privés d’air

L’arrivée de Murat Kurnaz à Guantánamo marque pour lui le début de quatre longues années de non droit: isolation, torture, humiliation et mauvais traitements. Devant la commission d’enquête, le jeune homme a décrit les périodes passées en cellule d’isolement comme la forme la plus cruelle de torture. Les prisonniers étaient régulièrement enfermés dans des chambres totalement isolées, aérées uniquement par des ventilateurs. La température de l’air était régulée depuis l’extérieur. Les ventilateurs étaient souvent éteints, au point qu’il y avait si peu d’air que les détenus s’évanouissaient. En septembre 2002, les services secrets allemands ont interrogé Murat Kurnaz. Ils ont également conclu, comme les interrogateurs américains auparavant, qu’il ne représentait «aucun danger potentiel pour la sécurité des intérêts allemands, américains ou israéliens». En 2006, il a été rendu public que les Etats- Unis avaient, à ce moment-là, proposé aux autorités allemandes de le libérer. Mais ni l’Allemagne ni la Turquie ne se sont senties obligées de s’engager pour le citoyen turc, pourtant né et élevé en Allemagne. Murat Kurnaz n’était pas seulement dans un trou noir légal à Guantánamo, il était également dans un no man’s land juridique entre la législation de deux Etats, dont aucun ne voulait se sentir responsable. Alors que la Turquie n’a entrepris que le strict minimum, les autorités allemandes ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour empêcher Murat Kurnaz de revenir.

Farouche résistance

A cause de cela, l’homme est resté emprisonné encore pendant plus de deux ans. Ce n’est qu’à fin 2005 que Bernhard Docke s’est tourné vers la nouvelle chancelière Angela Merkel et que la situation s’est débloquée. «C’est comme si l’on avait renversé la vapeur», explique l’avocat devant la commission d’investigation. En janvier 2006, la cheffe d’Etat a exigé de son homologue américain George W.Bush la libération de Kurnaz et a abordé la question à chaque rencontre suivante. Les Etats-Unis ont alors tenté de poser des conditions à sa libération: l’Allemagne aurait dû accueillir avec lui deux Ouïghours innocents également détenus à Guantánamo, qui ne pouvaient pas être renvoyés dans leur pays. Bien que l’Allemagne ait refusé de céder aux conditions, Kurnaz a été libéré en août 2006. A Berlin, le président de la commission d’enquête a voulu savoir comment Murat Kurnaz se sentait à présent. «Je ne peux pas dire que je me sente mal, a-t-il répondu. Mais je sais comment se sentent les être humains détenus à Guantánamo, qu’ils sont torturés, et qu’il y a parmi eux de nombreux innocents. Et quand je pense à eux, je me sens mal.»