Bolivie Les indigènes ont leur représentant

Article paru dans le magazine AMNESTY, n°48, publié par la Section suisse d’Amnesty International, février 2007.
En Bolivie, l’ancien leader syndical aymara, Evo Morales, qui porte les espoirs de la majorité indigène, exerce la présidence depuis la mi-janvier 2006. Après une période de grâce de six mois, il affronte une série de turbulences. Et tolère mal les remarques critiques des associations de défense des droits humains.

«Hay un hermano nuestro a la presidencia.» «C’est l’un de nos frères qui est à la présidence.» Le leitmotiv retentit des faubourgs de La Paz aux villages de l’Altiplano. Il révèle la fierté, l’orgueil même, de la majorité aymara et quechua, arrivée au sommet de l’Etat par l’entremise d’Evo Morales, après cinq siècles de marginalisation.

Des mesures symboliques ont été rapidement prises. Nomination, par exemple, à la tête du ministère de la Justice d’une ancienne employée de maison, Casimira Rodriguez. Réduction drastique du train de vie de l’Etat (diminution de tous les traitements de la haute fonction publique, suppression des «dépenses réservées» des ministères) et augmentation du salaire minimum.

Les principales promesses électorales honorées – coups d’envoi donnés à la nationalisation des hydrocarbures et à la réforme agraire – la cote de popularité d’«Evo» atteignait des records (80 %) à la fin mai 2006. L’euphorie est à présent terminée. Le régime bataille désormais sur tous les fronts. Les nuages s’amoncellent et les tensions s’exacerbent.

Le signal de la contestation est venu de Santa Cruz, capitale de l’Oriente et poumon économique du pays. Les forces économiques régionales se déclarent lasses d’«entretenir» le reste de la Bolivie. «Nous sommes moins du quart de la population, mais nous réalisons plus de la moitié des exportations du pays», répète à l’envi Gabriel Dabdoud, président de la puissante Chambre du commerce et de l’industrie. Brandissant les résultats du référendum sur les autonomies, les comités civiques locaux instrumentalisent les mouvements de jeunes. Il faut rappeler que lors du référendum du 2 juillet 2006, le non, soutenu par Evo Morales, a obtenu la majorité à l’échelle nationale (56% des voix), mais le oui l’a emporté dans les quatre provinces de l’Oriente. Aujourd’hui, la propagande séparatiste se donne libre cours au milieu de ratonnades contre les «Indiens parasites». «Nous ne laisserons pas les fascistes faire sécession», réplique sèchement Evo Morales.

Accusés de complot

Le président du Sénat, Santos Ramirez, qui nous reçoit dans son bureau encadré par le drapeau bolivien et la wiphala, la bannière indigène multicolore, ne mâche pas ses mots contre les élites libérales et les télévisions privées «aux mains d’intérêts financiers». «Elles répandent des calomnies et nous accusent de totalitarisme. Nous sommes en butte aux premières manoeuvres de déstabilisation d’une droite revancharde.»

Ancien dirigeant de l’Assemblée permanente des droits de l’homme (APDH), Waldo Albarracin a été nommé, fin 2003, défenseur du peuple, une institution publique forte de deux cent vingt fonctionnaires et disposant de seize antennes dans les neuf départements du pays. Depuis sa prise de fonction, Waldo Albarracin n’a pas vraiment chômé.

«D’emblée, raconte-t-il, j’ai assisté les familles de la tuerie «présidentielle» d’octobre 2003.» Les 11 et 12 octobre 2003 à La Paz, sur ordre de l’ex-président Gonzalo Sanchez de Losada, la troupe mitraille une manifestation pacifique d’opposants. Bilan: une soixantaine de morts et des centaines de blessés. Peu après, le «Boucher», comme le surnomment à présent les Boliviens, a quitté le pays et trouvé refuge aux Etats-Unis. «Je ne suis pas optimiste sur les suites judiciaires de ce massacre, avertit le défenseur du peuple. En effet, le Code pénal bolivien stipule qu’il n’est pas possible de prononcer un jugement en l’absence de l’accusé. Or, l’ancien président et les ministres impliqués dans cette sanglante répression sont en fuite à l’étranger.»

De nombreux abcès

Plus récemment, en octobre 2006, Waldo Albarracin a joué les médiateurs dans le conflit fratricide – seize morts et plus d’une cinquantaine de blessés – qui a opposé à coups de bâtons de dynamite deux groupes de mineurs d’étain dans la région d’Oruro. Entre deux périodes de tension, lui et son équipe se consacrent à des programmes d’éducation. «De ce point de vue, souligne-t-il, les échanges d’informations avec Amnesty International sont précieux. Les militaires et les policiers constituent les principaux publics cibles. D’une manière générale, il s’agit de prévenir, plutôt que guérir, toute violation des droits de l’homme de la part de fonctionnaires publics.»

«Je salue, ajoute-t-il, les efforts de ce gouvernement pour rendre l’administration transparente et endiguer la corruption.» Il ajoute cependant un sérieux bémol: «Je ne peux pas être d’accord avec les propos que m’a tenus le président Evo Morales:  “ Le peuple est au pouvoir. Nous n’avons pas besoin d’organisations de défense des droits de l’homme.” C’est une conception qui peut ouvrir la voie à bien des dérives. Il faut que le nouveau pouvoir entende et admette les critiques d’organismes indépendants.»

Bref, face aux difficultés, le pouvoir indigène se raidit, voire cède parfois à la paranoïa. Entre attentes de la base et pressions hostiles des milieux d’affaires qui exploitent chaque faux pas du gouvernement, la voie du nouveau pouvoir est étroite. Et nul ne sait si, demain, Evo Morales tentera un passage en force à la manière d’un «caudillo indigène» ou fera montre, comme hier, de pragmatisme et d’habileté tactique…